la Une de la semaine

Chronique Souterraine #6

JOURNÉE ORDINAIRE

….Il faisait chaud et lourd dehors. Dans ma tête j’en parle même pas. Principe de vases communicants je suppose… ou ce truc spirituel à la con qui dit que tout est relié. Allez savoir…
….Ça a commencé au réveil, avec un bruit de perceuse directement dans la tronche. Le voisin s’était mis au bricolage dès l’ouverture des pharmacies. Le prochain qui me dit que les retraités sont des branleurs, je lui loue ma chambre. Après un petit déj’ digne des années 30 : café, hachis, haricots, olives vertes à l’huile d’olive et verre de rouge pour faire passer le tout, j’ai changé la caisse du chat. Aucun intérêt d’écrire ça, je m’en rends compte maintenant, mais Zola le faisait sur quinze pages et est devenu un classique, alors permettez-moi de vous en faire quelques lignes et continuer à être marginal. Et si vous zappez je vous en colle cinquante pages histoire de devenir un ultra classique (en attendant de me faire pousser une barbe de gynécologue et trouver de jolies lunettes rondes).
….Bref, tout ça pour dire que cafés et haricots aidants, je suis allé chier. Un truc aussi sec que ce que j’ai vidé de la caisse du chat. Faudrait peut-être que je lui file autre chose que des croquettes ? Mais cette chatte à demi-rasée (cause à une chute de toit) ne lèche que la gelée de sa pâtée et laisse le reste aux fourmis. Vu l’odeur, je la comprends, mais vu le prix, tant pis pour elle si elle chie des granules.
….Après tout ça je me suis assis devant la page. Clope, café, bruit de voitures qui passent et un peu d’air. Cela semblait parfait et propice à la fabrication de quelques lignes pour ma chronique. Mais rien ne venait… Alors j’ai attendu… Une clope, puis deux, puis trois. Une cafetière, puis deux, puis trois. Un tour aux chiottes, puis deux, puis trois. Toujours rien.
….Les Dieux de la Création ne voulaient pas de moi et moi je me mettais la pression. J-2 avant la deadline, et toujours aucun sujet. Ça craint ! Faut dire que j’avais eu le tort d’espérer l’espoir : ma dernière nouvelle était une des meilleures que j’avais jamais écrites et elle avait fait un bide assez redoutable. Alors, si vous voulez un petit conseil : n’espérez jamais, n’attendez rien, et vous ne serez jamais déçu. Bon courage.
….Je me suis dit qu’il y aurait peut-être un truc à torcher en regardant la rue, j’ai donc pris ma clope pour randonner jusqu’au balcon, une marche d’au moins deux mètres. En effet y’avait un truc à raconter : une fille. Enfin, une fille… un clou de girofle. Noire, grande, fine, avec plus de volume sur le haut de la tête que sur le corps. Pas de seins, pas de formes, pas de cul. Mister Jack en ébène avec la touffe de Robert Smith. Le plus marrant était son cul. Je veux dire, comme toutes les filles modernes, elle ne se déplaçait non pas avec un chien mais avec un téléphone. Et le téléphone était dans la poche arrière de son jeans. Et le téléphone était plus gros que son cul. Vrai, le téléphone était SI grand qu’il donnait plus de relief à son cul que le cul lui-même. Un grand cul plat avec un écran… mouais. Je suis retourné écouter la perceuse.
….Je m’accommode assez bien de la solitude. Déjà parce qu’à haute dose les gens me gonflent et surtout parce qu’il n’y a rien de pire que de se faire déranger par des bêtises du genre « il reste du café ? ». Lorsque la rivière des mots se met à couler, ça fait barrage. Alors on râle et on passe pour le connard de mauvaise humeur le matin. Classique. En revanche Pervenche, si trop de monde rend violent, rester trop longtemps dans sa tour d’ivoire (ou de merde, c’est selon le cachet) peut 1 – vous rendre complètement maboule, 2 – vous faire écrire des histoires sur les castors et les nids d’oiseaux. Comme Thoreau s’en était déjà occupé, j’ai décidé d’aller chercher un truc à raconter en ville. Lavage de dents, changement de caleçon, jeans de trois jours, chaussettes propres, dix minutes de bagnole et nous y voilà.
….La première chose que l’on remarque quand on est conducteur à Saint Pierre, c’est comment le racket légal s’est développé avec une vitesse et une sournoiserie à rendre fou de jalousie n’importe quelle start-up. Pas une place de parking qui ne soit désormais payante. Pas une. J’imagine le mec qui durant toute sa vie a garé sa voiture devant sa baraque et qui maintenant doit raquer pour garer cette même bagnole devant cette même baraque. Tant pis pour lui ce gros fainéant, il n’avait qu’à travailler pour se construire un garage ! La seconde, c’est la disparition des gens marchant sans écouteurs dans les oreilles ou sans téléphone à la main. Parler à son voisin devient un acte de résistance. On pourrait trouver ça navrant, et ça l’est, mais moi ça me fait marrer. Je me balade tranquillement, regarde tout ça et sens en moi le flot des mots qui recommence à couler.
….Un peu au hasard de ma balade, j’arrive devant chez Chaplin. Chaplin tient un magasin de pur geek contenant principalement des t-shirts faisant des détournements de séries télé, films, jeux vidéo et autres. Chaplin est cool, la quarantaine, et la première fois que je lui ai dit être écrivain il m’a répondu que le meilleur pour lui était Bukowski. Un homme de goût. Y’a qu’un seul problème avec ce mec : même si je le connais depuis peu, impossible d’y passer moins de trois heures. Nous causons de tout, de rien, de mon seul poil blanc sur la barbe, du gamin mongolien qui squatte son magasin, du Monsieur Mélenchon de La Réunion – que je connais via un séjour en clinique – qui lui rend visite et cherche du triple XL, du poème que Chaplin préfère de moi : celui où je raconte m’être tondu les couilles, de nos expériences, des femmes qui passent, des jeunes, des vieilles, des dans l’âge hybride, plus ou moins bien conservées, avec plus ou moins de classe, aux démarches assurées ou non… Chaplin me raconte comment Simenon disait avoir couché avec plus de dix mille femmes : une cinquantaine en vrai, les autres en les voyant dans la rue et en courant chez lui se branler sur leur souvenir.
….L’après-midi file entre les quelques clients, les avis et les clopes. Je lui propose d’aller boire un verre après la fermeture du magasin. Il me dit non, sa régulière l’attend et il a encore du boulot. Ok, à la prochaine mec.
….J’avais rendez-vous avec un gars qui devait me dessiner un logo pour le blog et les bouquins. Le mec avait dix minutes de retard. J’ai pas attendu la onzième pour filer au bar.
….L’Abri venait à peine d’ouvrir ses portes, j’étais l’un des premiers clients. L’heure de la pinte à demi-prix avait sonné, j’en ai pris une au Picon. C’est un bar où j’aime bien aller. Il m’a permis de vivre et d’écrire quelques histoires dignes d’un bon aïoli.
….Après le blabla de circonstance et une seconde pinte, Louis, le patron, m’a dit avoir recommencé la lecture de mon livre.
….« Et alors ?
….– Je comprends mieux ce qui t’énerve. »
….Ça m’a fait bien rigoler. Un gros gars assis à côté de moi, avec des cheveux blancs et le pif de Bashung, a amorcé une discussion.
….« Alors t’es écrivain ?
….– J’essaie, et toi ?
….– Moi je chante.
….– Tu chantes quoi ?
….– Du blues principalement. Mais des reprises surtout.
….– Cool ça. Quoi comme reprises ?
….– Je suis un grand fan des Beatles. »
….Moi qui préfère les Stones, ça a vite clos la conversation. Mais il aurait plu à mon père… J’ai pris une troisième pinte avant la fin du tarif réduit.
….Et là je l’ai vue entrer, accompagnée d’une copine et de deux gosses. Les cheveux ambrés coiffés d’un chignon sauvage et d’une demi-frange rebelle, l’allure fière, le nez filant vers les nuages et le rire franc. Le sosie d’Aurélie. Aurélie : le plus grand amour salopé de ma vie. Pagnol l’a très bien expliqué dans Marius : une fois que l’on a été trompé, on est dégoûté de l’espèce. Et avant de reprendre confiance, bonjour le boulot ! L’honneur c’est comme les allumettes, ça ne sert qu’une fois. Le mien s’est retrouvé brûlé par une flaque de foutre qui n’était pas le mien coulant d’une chatte que je croyais mienne. Ceinture, bretelle, pas de parachute. Dégringolade assurée. Cherchez pas plus loin mon aversion pour la propriété, elle n’est pas socialiste, elle est émotionnelle. Mais je lui dois une chose : depuis que je ne trouve plus de poésie au couple, j’arrête pas d’en écrire.
….Bien entendu la fille du bar n’était pas une copie conforme, mais tout de même, l’ensemble vous la rappelait. Voilà la tragédie du temps, plus personne n’est original, tout le monde au bout d’un moment vous rappelle quelqu’un. Cette saloperie de passé est venue me frapper en plein dans la poitrine, en plein territoire ami. Lorsque la fille sosie-sans-le-savoir s’est placée à côté de moi au comptoir, j’ai commencé à me faire des films. Le genre tenter le coup, la seconde chance, toutes ces conneries. Mais comme disaient nos vieux : errare humanum est, perseverare diabolicum. Alors j’en ai plutôt profité pour faire un truc dégueulasse : j’ai envoyé un SMS à Vikky.
….Moi : Je suis à L’Abri, tu veux venir ?
….Elle : Si tu me prends par les sentiments…
….Moi : heu… c’est pas vraiment les sentiments que je comptais prendre… Mais ok, on écoutera des chanteuses R’n’B ensuite.
….J’ai rangé mon téléphone et plongé les yeux dans la bière. Mon dos a commencé à me faire mal. Le sacrum, l’ancrage, les souvenirs…
….Le sosie de mon Amour, ses chiards et sa pote ont fini par se tirer. Vikky est arrivée. Elle portait une mini-jupe de jeans noir que je ne lui avais jamais vue et avait ondulé ses cheveux comme j’aime. Elle m’a embrassé comme certains respirent.
….« Salut, tu es très…
….– Très quoi ?
….– Menstruelle. »
….Vikki a éclaté d’un rire coincé entre deux sensations. Puis elle a bouffé sa joue. Vikky aime bien bouffer sa joue. « Menstruelle, c’est ça ton mot ? – Laisse tomber, j’ai pas le cerveau bien en place. » Vikky a pris une Kriek et j’ai continué au Picon. Pour nous accompagner en guise d’amuse-gueule, j’ai commandé une assiette de charcuterie fromage. Cher pour ce que c’est mais toujours agréable au palais. Je suis allé pisser et à mon retour, Vikky entamait la discussion avec un couple venu se poser autour de notre assiette. La fille avait une tête de bretonne belge et le type – son frère – la tête d’un écrivain classique capable d’écrire quinze pages de description. Apparemment lui me connaissait.
….« On a passé une soirée ensemble chez Milou.
….– Milou ? Ah oui, le musée d’art contemporain c’est ça ?
….– Exact.
….– Ouais, sacré morceau cette Milou.
….– Je veux pas savoir.
….– Tant mieux j’ai pas envie d’en parler. »
….Mais sans doute que je l’écrirai un de ces quatre…
….Finalement, les deux bretons de description belge classique étaient assez sympas, j’ai commencé à me détendre, gosier plein aidant. Mais je me mettais à trop parler aussi, je le voyais sans le contrôler. Je parle beaucoup trop lorsque je bois. Vieux reste d’espoir et d’envie d’être aimé. J’essaie d’essayer de m’en foutre. Laissez tomber.
….En tout cas j’amusais la galerie. Après un énième retour des chiottes, Vikky m’a demandé si ces deux-là pouvaient venir chez moi fumer un joint. J’ai dit ok, même si je n’annonçais rien de bon sur mon état après le joint. Autant pour lever le coude je peux être bon, autant avec l’herbe, trois bouffées et je me mets à jouer de la trompette avec le Armstrong qui est allé sur la Lune. Et puis ça me file une bouche pâteuse, pas terrible pour rouler des galoches.

….Quelques chopes et assiettes plus tard, Louis a baissé le rideau et nous nous sommes tous trouvés à l’intérieur, comme au bon vieux temps des fumeurs de comptoir, avant que ces fascistes d’anti-clopeurs ne fassent déserter des lieux qu’ils ne fréquentaient pas et ne fréquentent pas plus.
….Louis a rangé les chopes et sorti les shooters. Puis deux bonnes bouteilles de trois litres : Rhum café, rhum citron. En avant la musique !
….« Dis donc, ça te dérange de me ramener après ? J’habite pas loin de chez toi ?
….– Pas de souci Louis. Je vais pisser une dernière fois et on y va si tu veux. »
….Je vais pisser tu dis ?
….Ça vous est déjà arrivé de voir toute votre pisse se transformer en vapeur hallucinogène ? J’étais là en train de vider ma vessie dans le noir total – mais je crois avoir visé le trou – lorsqu’il est monté, le carnage. Enveloppés par la douceur des abîmes, ces connards de murs se sont mis à bouger. D’abord les murs, puis le carrelage, puis le plafond. Tout s’est retourné dans la pièce et moi avec. Je me suis retrouvé au tapis une fois, deux fois, trois fois. Cette salope de planète n’attendait pas que je me retrouve sur mes jambes pour me renvoyer dans les cordes, contre l’évier, les murs en placo. Un bordel terrible, un combat perdu d’avance contre les ombres. Et j’avais pas encore eu le temps de rentrer ma queue dans mon froc. Vraiment pas fair-play. Finalement, presque KO, et grâce à la chance, je retrouvais à lumière, et un face à face avec Louis par la même occasion.
….« Ben c’était quoi ce bordel ?
….– Un guet-apens dans tes chiottes ! Mais je m’en suis sorti mec ! »
….Je retournais au bar. Vikky posait de drôles d’yeux sur moi. Déjà elle en avait quatre, bizarre. Je me suis décidé à arrêter la charcuterie, ils foutent trop de produits dans la gamelle des animaux de nos jours. La planète s’est mise à vouloir un second round, en fourbe, elle m’a poussé par-derrière. Vikky m’a rattrapé de justesse tandis que je m’accrochais à son cul. Il m’a rappelé la fille clou de girofle avec le téléphone, mais en un peu mieux. Comme la planète m’a oublié, j’ai continué à le tâter, me disant que le cul des femmes était peut-être la parade magique contre une planète qui vous filait des sales coups en douce. Bien entendu ça a commencé à me chauffer, alors j’ai redoublé d’efforts pour mettre KO la planète. Mais Vikky semblait pas d’accord. Elle recommençait à se bouffer la joue.
….« Alllleeezz, ste pléééé !
….– Non.
….– Mais j’en ai envie môa.
….– Ah ben si toi t’en as envie alors… »
….Ça m’a rappelé une réplique d’Aurélie. Vikky me faisait parfois penser à Aurélie. Mais Aurélie avait un talent fou pour faire… son truc tout serré là… tu sais… le sacrum de la chatte… comment ça s’appelle déjà ? Ah oui ! Le périnée. Aurélie se servait bien de son périnée quand elle en avait marre que je la squatte et voulais me faire jaillir la sauce. D’ailleurs, j’ai connu une Aurélie une fois aussi sur la plage de Grand Anse qui… bref ! Mais elle ressemblait à Liane Foly celle-là et ça a pas trop duré. Une suceuse hors pair. Elle faisait un truc avec sa main sur le bout du gland qui…
….Je devais penser tout ça à voix haute parce que j’ai entendu un « Ta gueule ! »
….Notre Zola belge, entre deux crêpes, s’était senti poussé des couilles.
….J’ai saisi mon tabouret et j’ai demandé aux quatre yeux de Vikky si je pouvais m’en servir d’assommoir. Elle a dit non. Bon, comme j’avais été distrait par le renversage de mon shooter, j’ai lâché l’affaire pour lécher le liquide échoué sur le comptoir, pas de gaspillage chez moi. Zola a eu de la chance. Ça m’était arrivé une fois de balancer une chaise de bar dans la tête d’un gars. Mauvaise période suivie d’une mauvaise nuit. La planète revenait à la charge.

….Je ne me rappelle plus exactement comment je me suis retrouvé dehors mais je me rappelle avoir vomi sur l’horodateur du parking. De la mousse de Picon surtout, j’ai gardé ses infâmes produits de charcuterie qui foutaient mon âme en l’air. Les humains nous avaient lâchés. La blonde belge et le Zola breton ne voulaient plus fumer de joint et Louis avait choisi de se passer de mes services de taxi. Il ne restait plus que la pauvre Vikky qui, avec ses quarante kilos tout mouillés m’engueulait et tentait de retenir mes presque quatre-vingts kilos zigzaguant sur la route. Comment lui faire comprendre les forces invisibles de la planète, et leurs attaques vicieuses ? Si certaines croyances peuvent mener à l’absurde, d’autres sont incompréhensibles aux yeux des mortels.
….Dans la voiture on a conclu un marché : je m’occupais de conduire et elle de pas trop crier. Heureusement sur ce coup-là on était tous les deux de sacrés menteurs, et pour une fille qui apprend à conduire, elle a assez bien géré les coups de volant que la planète nous balançait pour nous envoyer dans le décor. Mais on y est arrivés, vivants et sans dommage. Content, heureux, j’ai malheureusement baissé ma garde en traversant le salon : Je n’avais pas allumé la lumière et les forces obscures en ont profité pour me balancer une chaise dans les jambes. Là j’ai gueulé « Chuuut ! » Y’en avait marre et fallait pas réveiller le voisin. Il était plus de deux heures du matin et demain c’était dimanche, il ferait donc de la perceuse. Faut respecter les travailleurs. La planète à compris le message. J’ai vite fait dit coucou au chat. Sa litière semblait pleine de croquettes et ses crottes sans gelée remplissaient une gamelle attaquée par les fourmis. Donc tout allait bien et pouvait attendre demain. Arrivé dans la chambre, j’étais tellement heureux de voir mon lit que j’ai foncé sur lui pour l’embrasser. Vikky ne m’a pas semblé jalouse.

3 Comments

  1. Angelo P. 28 septembre 2017 20 h 11 min

    Génial ! Un rythme, un tombé de phrase…!

  2. Pauline de T. 1 octobre 2017 9 h 02 min

    Les croquettes, c’est mieux pour les chats, ça leur permet d’aiguiser et de nettoyer leurs dents…

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