la Une de la semaine

Chronique Souterraine #5 – Terroriste

….Après avoir donné l’ordre de dégager par la force les manifestants et grévistes qui bloquaient les usines depuis trois jours, le Président entra dans le bureau de ses appartements privés. Il s’attendait à y trouver son grand ami et partenaire, monsieur Ralf Finery, président du GÉMII : le Groupement Émérite Mondial des Industriels et Investisseurs. Celui-ci y était en effet, mais sa tête reposait maintenant face contre table, barbotant dans une mare rouge et poisseuse venue de sa gorge tranchée. L’homme qui venait de lui offrir cette opportunité se trouvait là, debout à côté de lui. Il tenait dans sa main une vieille faucille toute rouillée. La faucille elle-même était recouverte de rouge. Lorsqu’il aperçut le Président, l’homme à la faucille écarta les bras et lui sourit.
….« Ah, Monsieur Le Président, ravi de vous voir. Vous arrivez pile à l’heure. Mais je vous en prie, asseyez-vous Monsieur Le Président. »
….Interdit, le Président saisit son siège sans moufter. La bouche bêtement ouverte, ses yeux ne pouvaient se détacher de ce qui restait de Ralf Finery face à lui. De la mare sortait parfois quelques bulles, dans un bruit baveux d’escargot péteur.
….« Je sais Monsieur Le Président, dit l’homme à la faucille, ce peut-être choquant la première fois.
….– Vous êtes un terroriste ?
….– Cela dépend du point de vue Monsieur Le Président. En ce qui me concerne, je viens d’en voir mourir un.
….– Je ne comprends pas.
….– Je sais Monsieur Le Président, c’est justement pour cela que je suis ici.
….– Qui êtes-vous ? Vous faites partie des manifestants ?
….– Oh, moi je ne suis personne Monsieur Le Président, et tout le monde en même temps. Disons que je suis un vieil homme un peu oublié de tous. Mais doué de mémoire. Ça aide bien la mémoire Monsieur Le Président.
….– Quel âge avez-vous ?
….– Je suis né le 15 mars 1944 Monsieur le Président. Cette date vous dit-elle quelque chose ? »
….Le Président chercha un bref instant ce que voulait dire cette date.
….« Si, bien entendu, c’est la date de… »
….Le Président laissa la suite de sa phrase stoppée par la surprise. Ses yeux décrochèrent définitivement du cadavre de Ralf pour se planter sur l’homme à la faucille. C’est vrai qu’il était vieux, et blanc aussi, presque pâle, malade sans doute. Il semblait déjà avoir un pied dans la tombe. Son regard affichait une détermination tranchante, mais contradictoire. Le vieil homme semblait aussi solide que résigné.
….« Impossible, vous n’insinuez tout de même pas être…
….– Je n’ai plus rien à insinuer Monsieur Le Président. Je suis, c’est tout. »
….Le vieil homme posa sa faucille à côté de la flaque de sang et fit le tour du bureau pour se rapprocher du Président. Son attitude n’avait rien de menaçante, le Président ne broncha pas. Il observait. Le vieux saisit un paquet emballé posé sur la table, défit l’emballage, et admira un instant la belle boîte confectionnée en bois noble contenant de bons cigares.
….« Ils étaient pour l’homme que vous venez de tuer ces cigares.
….– Je n’ai tué qu’une crapule Monsieur Le Président. D’ailleurs, avec quel argent ces cigares ont-ils été payés ? Comme vous êtes payés par les deniers publics, je crois tout naturel de penser qu’au moins un de ces cigares me revienne. Et puis votre ami n’en a plus vraiment besoin Monsieur Le Président. De plus, depuis que vous et vos prédécesseurs avez triplé les impôts sur le tabac, mes revenus ne m’ont permis que de fumer de la barbe de maïs séché. Alors permettez-moi ce luxe.
….– Il s’agissait d’un bien de santé publique.
….– Les usines chimiques de monsieur Finery sont donc bonnes pour la santé Monsieur Le Président ? Ainsi que la télé-réalité est bonne pour la cervelle. Et les fast food américains aussi je suppose. Pourquoi n’avoir jamais affiché sur les boîtes d’hamburger « manger un BigMac bouche les artères et provoque un cholestérol qui à la longue tuera vos enfants. Si le diabète provoqué par les sodas ne le fait pas en premier » ? Sans compter la méthode avec laquelle ces aliments sont produits… À ce propos, je n’ai jamais bien compris pourquoi des paysans qui s’efforçaient de ne pas empoisonner les gens et travaillaient au plus proche de la nature devaient payer un label pour prouver qu’ils font du bon boulot ? Ce devraient être ceux qui produisent des poisons qui paient. Non ?
….– Ça n’a rien à voir.
….– Ça n’a jamais rien à voir Monsieur le Président.
….– Vous ne manquez pas de culot pour un assassin ! »
….Sans se fatiguer à répondre, le vieil homme prit un cigare et l’alluma, savourant lentement la fumée. Vraiment un très bon cigare.
….– Mais que voulez-vous à la fin ?
….– Si je vous disais que je veux Paris dans une bouteille d’eau minérale, Monsieur le Président. Ça vous rassurerait ?
….– Vous êtes cinglé.
….– C’est ce que les gens de votre race disent pour se rassurer Monsieur le Président. Mais enfin, parfois les délires deviennent la réalité du bien commun.
….– Vous n’êtes plus d’actualité. Le pays doit vivre avec son temps.
….– Il fut un temps où nous étions surtout des libérateurs Monsieur Le Président, nombreux et armés. Et les gens comme feu votre ami, qui avaient majoritairement servi l’ennemi, avaient une bien moins grande gueule que maintenant. Le but évident de l’époque étant d’éviter de se retrouver alignés contre un poteau. La discussion avait alors un autre ton.
….– Un passéisme affligeant doublé d’une vision de l’histoire totalement idéalisée.
….– En opposition avec votre fameux pragmatisme Monsieur Le Président ?
….– Les gens comme vous ne comprennent rien à rien.
….– Cette situation le prouve Monsieur Le Président. Mais pour ma part, si j’étais président, ce qui me semblerait « pragmatique », serait de savoir comment ceux sur qui s’exerce mon pouvoir peuvent bouffer et se loger. »
….Le vieil homme attaquait la meilleure partie du cigare. Pour l’accompagner, il se dirigea péniblement vers un buffet faisant office de bar, en ouvrit les placards et commença à trier les bouteilles. Toujours vissé dans son fauteuil, le Président ne bougea pas. En face de lui, la mare de Ralf Finery avait arrêté de buller, une fine pellicule fripée et matte apparaissait à sa surface.
….Le vieil homme trouva une vieille bouteille de Calvados dont le bouchon de cire était encore intact. Il récupéra sa faucille, fendit la cire, posa sa faucille sur le meuble, et se servit un verre tout en en proposant un au Président.
….« Non merci, je ne bois jamais.
….– Ça se voit Monsieur le Président. »
….Le vieil homme but son verre cul-sec, se resservit, même sort, se reresservit et vint s’asseoir à côté du Président, verre à la main et cigare aux dents.
….« Vous êtes du genre à boire souvent ?
….– Je suis du genre à boire tout court Monsieur Le Président.
….– Arrêtez avec ça !
….– Avec quoi Monsieur Le Président ?
….– Arrêtez de m’appeler tout le temps Monsieur le Président, c’est agaçant.
….– N’est-ce pas vous et votre regretté ami qui avez tout fait et tout promis pour devenir mon Président et celui des tous les Français Monsieur le Président ?
….– J’ai été élu démocratiquement.
….– La démocratie c’est ce que nous avons tenté d’enseigner Monsieur le Président. Nous avons échoué.
….– Vous insinuez que nous ne sommes pas un pays démocratique ?
….– Ma voix, la voix de tous ces gens sur qui vous venez de donner l’ordre de taper, égale t’elle la vôtre et celle de vos élus Monsieur le Président ? Combien y a-t-il de chômeurs, d’ouvriers, de coiffeuses, de putes et de camionneurs représentés à l’Assemblée Nationale ? Vous avez autant d’esprit démocratique que Dorothée a de fibre artistique, pourtant c’est une descendante de Monet. »
….Les deux hommes restèrent un moment silencieux à se dévisager. L’effet de surprise passé, le Président retrouvait sa réflexion, et cherchait une issue. Il s’aperçut que la main qui tenait le verre de l’homme avait les jointures anormalement blanchies.
….« Vous êtes malade ? »
….L’homme sourit, à peine surpris.
….« Vos lectures vous ont servi Monsieur Le Président. Oui, je me bats contre une maladie inhumaine.
….– Je peux vous faire soigner si vous voulez.
….– Qu’est-ce que j’en ai à foutre Monsieur Le Président ?
….– Ce n’est pas pour ça que vous êtes venu ?
….– Ce n’est pas pour moi que je suis venu Monsieur le Président.
….– Pour qui alors ?
….– J’ai un fils.
….– Je vois.
….– Vous avez des enfants Monsieur le Président ?
….– Non, mais ma femme a…
….– Alors vous ne voyez que dalle Monsieur le Président.
….– Quel âge à votre fils ?
….– Il est né le 10 mars 2004 Monsieur le Président. Cette date ne vous rappelle rien ? »
….À l’énonciation de cette seconde date, le Président fut maintenant persuadé d’avoir affaire à un dingue. Un dingue mourant et affaibli, donc dangereux.
….« Vous allez me tuer ?
….– Ce n’est pas mon option préférée Monsieur Le Président. Je suis déjà assez mal vu. Et n’oubliez pas que je suis né pour que la violence, la brutalité et la barbarie ne se produisent plus.
….– Pourquoi êtes-vous ici ?
….– Je suis ici parce que vous êtes violent et brutal Monsieur Le Président. Mais je ne vais pas m’efforcer à faire une caricature militantiste pour vous le prouver. Regarder par la fenêtre suffit.
….– Mais alors que voulez-vous ? Faire comme en Russie soviétique ?
….– Arrêtez d’être con Monsieur Le Président, affinez votre cervelle. Vous le savez très bien, ce que je veux, pour mon fils et ses semblables. Cela fait 70 ans que c’est écrit. Il s’agit simplement d’appliquer la devise de notre pays. Faire en sorte qu’il n’y ait plus ni gagnant ni perdant. En gros, jouer à un jeu à somme non nulle.
….– Mais bien sûr ! De toute façon c’est impossible. La conjoncture et…
….– Nous sommes Français, Monsieur le Président. Rien n’est impossible.
….– Et que pensez-vous faire ? Me prendre en otage et abolir tout le progressisme dont ce pays a besoin ?
….– Vos tours de passe-passe dialectique n’ont aucun effet sur moi Monsieur Le Président. Et vous savez très bien que s’il y a une chose prise en otage, c’est la liberté des gens et leurs biens. Mais cela ne durera pas, Monsieur le Président. Même étranglé, le peuple ne s’asphyxie jamais. Ce qui se passe dehors est la reprise de son souffle.
….– Vous me faites pitié. Ce ne sont que des propos d’utopistes réactionnaires. Il faut progresser mon vieux.
….– Seriez-vous un brin cynique Monsieur le Président ? Si le progrès signifie « humanisme », nous sommes d’accord, s’il signifie « finance », ma faucille est là pour couper la poire en deux.
….– Et votre marteau ?
….– Toujours dans le crâne de celui qui gardait la porte de service j’imagine…
….– Vous n’y arriverez jamais. Vous le savez très bien que NOUS vous en empêcheront.
….– Effectivement Monsieur le Président, VOUS aurez toujours les armes, mais nous aurons toujours le nombre.
….– Un nombre que nous nous efforçons chaque jour de diviser et d’abrutir davantage. Regardez-vous, vous êtes faible, de plus en plus faible. Alors que NOUS sommes à l’apogée de notre puissance. »
….Les deux hommes se dévisagèrent à nouveaux. Mais la donne avait changé. Le vieil homme sentait ses forces et sa concentration le quitter. Passer à l’action et parler ainsi l’avait fatigué. Le Président lui, en revanche, avait repris plus d’assurance que jamais. Il avait la tête d’un rapace prêt pour la chasse.
….La sagesse et le savoir en déchéance.
….La force et l’arrogance en pleine capacité de ses moyens.
….Le combat était inégal et le vieux le savait. Il avait fait ce qu’il avait à faire, avait joué son rôle, le reste ne dépendait plus de lui. Il finit son verre de Calvados et écrasa son cigare à même le bureau.
….« Allez-y Monsieur le Président, je ne vous en empêcherai pas. J’ai dit ce que j’avais à dire et fait ce que j’avais à faire. »
….Impassible et sans âme, le rapace décolla de son fauteuil, alla enserrer la faucille sur le buffet et revint se positionner derrière le fauteuil du vieil homme.
….« Un dernier mot ?
….– Vive la France Monsieur Le Président. »

….Au même instant, les Forces de l’Ordre gazaient et matraquaient des milliers de gens, hommes et femmes, venus manifester leur désespoir. Ils travaillaient dans une usine d’abattage et de confection de bœufs pour la restauration rapide. L’usine appartenait à Ralf Finery. Tous étaient payés au salaire minimum devenu le salaire normal, donc à peine de quoi survivre et avoir la force de se lever le matin pour recommencer le même travail de massacre à la chaîne. Une semaine plus tôt, Ralf Finery avait foutu sur le carreau trois mille personnes pour délocaliser son usine de l’autre côté de l’Europe. Moins de charge de solidarité à payer, donc moins de frais. Cette année-là son entreprise avait affiché un bénéfice de cinq milliards. Un beau score pour une usine dont la Cotation était Assistée en Continu sur les places boursières.

….Le Président ouvrit la porte de son appartement et se dirigea vers son service de sécurité. Il les informa qu’il venait de tuer un terroriste.

 

 

Laisser un commentaire