Une de la semaine

Chronique Souterraine #39 – Un village masqué, des flingues en plastiques et mon chien sabreur de zombies

 Eh ben, le moins qu’on puisse dire c’est que ça bouge ! Voilà presque deux ans maintenant que j’ai quitté la Réunion, la ville, les bars et la curiosité de visiter chaque dessous féminin pour aller vivre à la campagne. Avec le recul, pour une fois dans ma vie je crois avoir trouvé le bon tempo, vu que plus personne n’a le droit de se réunir, que le Toit a fermé et les musées aussi. J’imagine que désormais les chattes urbaines sentent le gel hydroalcoolique et ne se font monter que par des bites de plus d’un mètre pour respecter les gestes barrières. Des fois j’y repense à cette vie-là, et ce serait mentir de dire qu’elle ne me manque pas parfois. Mais alors confiné chez la chinoise, à écrire que je ne picole plus et ne baise plus, autant lire les aventures d’une huître perdue dans le Sahara.
 J’ai les cheveux plus longs maintenant, moins de bide, plus de bras, mes jolies petites mains de poètes, si douces sur la peau du cul des filles servent aujourd’hui de râpe à peaux mortes pour les pieds, mes Doc Martens sont à la poubelle et mes autres grolles vites boueuses. C’est un autre genre de vie, un autre style.
 Mais il faut quand même se rassurer : l’absurde folie régnant dans les villes parvient jusqu’ici, aussi collante et soudaine qu’un pet sortant de l’ingurgitation d’un lièvre aux topinambours. Pas plus tard que le 22 décembre dernier – c’était un mardi je crois – je me baladais dans les bois avec ma petite chienne et mon fils. Mon père et ma sœur arrivaient d’Aix en Provence pour passer un premier repas de Noël chez nous, modeste compensation des gosses divorcés : on bouffe deux fois plus et on a deux fois plus de cadeaux pour les fêtes. Bref, j’étais là, sur les coups de midi, avec mon beauceron de trois mois – Michonne que je l’ai appelée, comme la rasta black qui tranches des zombies avec son katana dans Walking Dead – et le gamin lui, comme tout être de 12 ans anormalement smartphonisé, commençait à en avoir sa claque de la cambrousse.
 — Papa, j’peux prendre des sous pour aller à l’épicerie me prendre un Oasis ?
 — Non Diego, on va bientôt manger et on va s’en mettre jusque-là.
 — Alleeeeeeez, s’te pléééééééé !
 — Non Diego, on va bientôt manger et on va s’en mettre jusque-là.
 — Alleeeeeeez, mais ffffooouuu, s’te pléééééééé !
 — Non Diego…
 Ça a duré comme ça un bon quart d’heure, puis j’en ai eu marre, Michonne aussi, et on est rentré manger et s’en mettre jusque-là. Vraiment c’était un bon repas, sur plusieurs repas. Faut dire, quatre kilos de bœuf pour une fondue Bourguignonne à cinq, sans compter le foie gras à l’entrée et les treize desserts, j’avais peut-être vu un peu large…
 C’est le lendemain que j’appris la nouvelle. Au moment même de la balade, dans la petite épicerie justement, deux mecs ont déboulé d’une Mercedes pourrie, cagoulés et armés pour braquer les épicières. Voyant que les armes étaient factices, elles se sont défendues. Les types ont pris l’argent de la caisse (que dalle) et des paquets de cigarettes, les épicières ont pris des bleus sur la tronche, un bon shoot d’adrénaline et une plus grande connaissance d’elles-mêmes sur la gestion d’un conflit. Moi, à vol d’oiseau, j’étais à cinquante mètres de là, rien vu, rien entendu. Je me suis fait une sacrée fiction sur le thème « Et si j’avais dit oui pour la canette ? Et s’il avait été dans l’épicerie à ce moment-là ? ». Ça a tourné pendant des heures dans ma tronche cette histoire. Le déroulement d’une journée tient à un « Oui » ou un « Non ».
 La semaine suivante il s’est mis à neiger. En allant au boulot, dans le petit jour, j’ai tapé un chevreuil. Je l’ai laissé sur la route.
 La semaine d’après, sur ordre du préfet, le port du masque est devenu obligatoire dans mon village de sept cents habitants.
 Depuis, Michonne est vaccinée et on commence le dressage bientôt.

 Ce que je pense du Covid ? Déjà, pourquoi c’est devenu une fille entre temps, vu que tout le monde merdiatique parle maintenant de LA Covid ? Pour ne pas me répéter par rapport à la dernière chronique (faut que j’apprenne à me relire parfois), pour moi qui ne suis pas scientifique, je dirais que ce qui se passe autour est bien intéressant. Et je dois avouer être privilégié. Je n’ai pas attrapé le virus, ou du moins, je n’en ai pas déclenché les graves symptômes, mes proches non plus et les proches de mes proches non plus. Je ne porte pas de masque au boulot, ni de façon générale, et, travaillant dans ce qui est le plus bas étage de la production alimentaire – comprendre par là que je mets la graine dans la terre – je me retrouverai au chômage bien après les consultants en marketing, les serveurs, les femmes de ménage et les chanteurs d’opéra. Le plus incroyable pour moi est sans doute d’observer avec quelle passivité la population accepte d’être muselée et encagée, et surtout, qu’aucune prise de conscience, qu’elle soit personnelle au collective, ne vient constater que :
 1 – Le mythe bidon de la solidarité européenne est une chimère
 2 – Qu’à la tête de l’État se trouvent des incompétents
 3 – Que cet État ne cherche en rien notre bien être
 4 – Que donc il n’a pour préoccupation que sa propre préservation
 5 – Et qu’enfin, il serait peut-être bon de se sortir les doigts et de ne plus compter sur lui pour diriger NOS vies.
 De là commence à naître un murmure dans la pensée, quelque chose d’hyper difficile à accepter, d’extrêmement brutal, révélateur, voire même violent. Ce murmure pourrait se traduire ainsi : « Je suis responsable ».
 
Je suis responsable de mes choix. Je suis responsable de mes non-choix. Je suis responsable de ma passivité, mon égoïsme, ma connerie, mes bons moments et mes mauvais, mes résistances et mes soumissions, de ce que je fais de mes journées. Je suis responsable de dire « Oui » ou « Non » pour une canette ou un port de masque, et je suis responsable de ce que ce « Oui » ou ce « Non » implique comme conséquences.

 Une chose à observer : la vie, à chaque instant, cherche à nous faire avoir raison, à conforter nos croyances. « Les femmes sont des salopes », la vie m’en donne la preuve, « Nous sommes dirigés par des tarés », la vie m’en donne la preuve, « l’agriculture s’est dur », idem, « on ne peut plus rien faire », « les gens sont cons », « la merde ça pu », etc.
 Viennent ensuite les conclusions que chacun peut tirer de tout ça. En ce qui me concerne, il est dimanche matin, j’ai réussi à écrire un truc, et j’ai réussi à l’écrire peinard. Demain, c’est reparti pour une semaine de boulot où je dois consacrer huit heures de ma vie quotidienne à obéir à mon patron et cohabiter avec le climat hivernal, mais pour aujourd’hui, je vais essayer de prendre des décisions et mettre en place des actes qui me font du bien, à moi et à ma famille. Ça va commencer par faire la vaisselle, chercher du bois et sortir la chienne. Attention, y’a du verglas sur la terrasse. Gare à la chute !

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