Une de la semaine

Chronique Souterraine #38 – De ma fenêtre, mon jardin est mon pays

Difficile, surtout par ces temps, de réussir à réfléchir correctement à ce qui nous arrive. Trop de médias, de blogs partout, de Youtubeurs sont là maintenant pour tenter de collecter, décrypter, comprendre et essayer de transmettre ce qu’ils ont compris à leur audience. Moi-même ayant pris le pli après le travail de ma petite friandise Youtubienne, passant de J’suis pas content à Vol West, de TV Liberté à Tatiana Ventôse, le tout entrecoupé d’un peu de Greg Toussaint ou de La Bajon, suivi de la lecture d’un article de Front Populaire le matin en prenant mon café et autres recherches sur le jardinage ou la préparation de conserves des produits du jardin, bref, j’en suis arrivé ces derniers temps à me demander si j’avais encore un avis totalement original à proposer ? Et force est de constater que je ne parviendrais qu’à la création d’une sorte d’avis pâté d’alouette, un mélange entre le gros cheval avisé des autres et mon petit avis poids plume à moi.

Aussi le mieux, en ce dimanche de la Toussaint, est peut-être de simplement regarder ce qui se passe de notre fenêtre, dès la sortie du lit. N’est-ce pas là, finalement, la seule et véritable définition de ce que nous appelons Le Réel ?

Après avoir tiré mon coup dominical, me voici donc devant le clavier. Dans ma petite maison, le poêle consume lentement ses braises tandis que l’air frais de l’automne passe par la fenêtre, timidement accompagné par un soleil brumeux (il semble avoir autant la tête dans le cul que moi) tentant une difficile percée à travers les épaisses branches des cèdres du voisin. Dans mon village de 700 et quelques âmes, le clocher rythme les heures, la petite supérette sert de lieux d’échange des divers ragots et de distribution de pain, le bar est fermé à cause du confinement, les hommes prennent le café à la maison. Après une vague de froid et de pluie début octobre, les nuits sont douces, les gelées rares, les journées claires et ensoleillées. Tandis que mon abri de jardin encaisse les infiltrations d’eaux des dernières pluies, laissant à mon tabac le temps de sécher tranquillement en prenant une légère teinte tantôt brune tantôt dorée, agrémentée d’un arôme qui commence à sortir du vert, mes choux, mes carottes et mes poireaux attendent tranquillement leur récolte,  résistant comme ils peuvent, avec leurs moyens, suivant leurs capacités et leur situation initiales aux attaques en tout genre, qu’elles soient venues du climat ou des autres êtres qui peuplent mon jardin.

À cela s’ajoute bien sûr mon boulot d’ouvrier agricole chez un maraîcher, incluant – pour mon caractère – la délicate gestion humaine du travail et des collègues, ainsi que l’avancement de ma petite vie de famille – donc encore de l’humain – donc encore une épreuve pour moi. Bien entendu, comme on ne s’exploite jamais assez, j’ai repris la boxe et nous attendons, dans notre petite tribu la venue d’un chien pour Noël. Mon premier clébard, ma sentinelle sur pattes, petite sœur à poils et à dents pointues dont le rôle ici sera de veiller sur notre foyer lorsque nous dormirons ou serons absents.

Cette nouvelle vie, campagnarde, rustique, bien qu’extrêmement énergivore physiquement, me va comme un gant. Il y a toujours quelque chose à faire : bricoler des étagères pour la maison, fendre du bois, préparer la terre pour les semences d’hiver (ail, fèves, et verdures sous abri – qu’il faut d’ailleurs réparer), bientôt le dressage du chien, recherche de formations en premiers secours, entraînement au combat (à prendre des coups, à en donner, à en éviter), gestion des stocks de nourriture, mise en place de lien social avec les villageois, remplissage du congélateur avec du sanglier gentiment donné par des connaissances, travail personnel pour l’acceptation de soi, et cela bien sûr en dehors des heures de travail et de sommeil. La vie, tout simplement, vue de ma fenêtre actuelle.

Incompréhensibles, anxiogènes, délirantes et furieuses sont alors les venues – pour moi – des nouvelles venant de la ville. Si lointaine par sa géographie, sa mentalité, ses comportements. En ville, un professeur montre à ses élèves les caricatures d’un prophète non autochtone, il se retrouve sans tête. Une semaine plus tard, dans une basilique, une vieille se fait décapiter, un séminariste ventilé à coup de couteau et une femme de trente ans, tailladée à mort, aura comme derniers mots avant de se vider de son sang « dites à mes enfants que je les aime ».

Dans la foulée, à Paris, on décide qu’à cause d’un virus qui circule fortement chez eux et quasiment pas chez moi, je n’ai pas passé l’âge d’avoir une autorisation de sortie et donc, que je ne dois pas me balader dans la forêt en couple pour aller chercher des champignons sous risque d’attraper un virus (SANS DÉCONNER ??!!). Et que si je le fais, je risque une amende pour cela équivalent à deux journées de travail dans les champs. J’imagine déjà l’argumentaire face aux gens d’arme :

« Choisissez messieurs, je participe avec des milliers d’autres citoyens à faire pousser, récolter et vous distribuer la nourriture. Si vous m’amendez, j’arrête. Moi, mes armoires et mes frigos sont pleins, avec ma production personnelle et mon stock de graines, je peux peut-être tenir un an sans faire de courses. Et vous ? Famine ou laissez-passer gratos ? À vous de voir. »

On a bien le droit de rêver encore un peu ?

Non. Apparemment non. L’ordre général pouvant se traduire par « bosse, sors juste pour ton travail et rien d’autre. Regarde la télé et ferme ta gueule ». Heureusement pour moi, j’ai un jardin et pas la télé. Ma sœur, elle, c’est l’inverse. Voilà pourquoi, de temps en temps, le dos flingué d’être courbé en deux à ramasser une ligne de deux cent mètre de poireaux, je prends le temps de me redresser, remettre mes lombaires en place, regarder la nature et le calme autour de moi pour me dire « finalement, je suis un privilégié ».

 

Mary vient de m’apprendre que Sean Connery est mort, hier, à 90 ans. Merde ! Moi qui comptais boire un café avec lui dans la semaine… On a dû repousser ça à cause du confinement.

 

Sérieusement, lorsque je passe ma fenêtre pour aller causer un peu de tout ça avec mes concitoyens les plus proches et palper leurs avis, majoritairement, il en sort plusieurs choses : Primo, on est bien à la campagne. Deuxio, les urbains nous les brisent. Eux, d’ordinaire si prompts à nous dire comment élever et faire pousser la nourriture que NOUS leur fournissons, alors qu’ils ne sont pas capables de faire la différence entre une chèvre et une brebis. Eux si friands de critiques envers nos mœurs (le patriarcat c’est de la merde), nos traditions (la chasse c’est pas bien), notre rusticité (se sont des amish) et globalement notre mode de vie (des beaufs racistes qui roulent au diesel et fument des clopes), sont pourtant bien contents de nous trouver pour garder leurs maisons secondaires, leur vendre nos produits locaux et traditionnels et les supporter quand ils viennent foutre le bordel en choisissant, eux, de se mettre « au calme loin de la ville ». Avec quelques procès en cours parce que les vaches ça pue et les coqs font du bruit. Tout cela, bien entendu, aromatisé au vomi d’humanisme, d’écologie et de vivre ensemble.

 J’en discutais hier avec mon voisin. Un homme de plus de soixante-dix ans, né au village, qui, depuis que j’ai aidé un jour sa vieille mère à se relever, n’arrête pas de nous offrir conseils, graines de son jardin, produits issus de sa chasse et autres. C’est le chien de son neveu que nous alors adopter, c’est avec la niche qu’il nous offre que nous allons l’abriter. Il me disait sa sidération de voir la chasse interdite pour cause de risque de pandémie. « On est espacés entre nous de deux cents mètres, qu’est ce tu veux qu’on choppe un virus dans les bois ? ». Et en ce qui concerne les Tchétchènes en survêtement, « qu’ils ne s’amusent pas à venir tuer nos vieux dans nos églises, parce qu’on a des fusils pour les calmer et des tractopelles pour les enterrer. Et le jour où ça va arriver, on va dire que c’est nous les racistes ? Faut arrêter maintenant ! Ça suffit de laisser faire ! C’est comme ces histoires de chevaux mutilés, faut être malade ! Et l’État ne fait rien ? Mais ils ont raison les mecs de s’organiser. C’est facile. Tu fous ton cheval dans un champs, toi tu te places à trois ou quatre dans des coins avec le 12 chargé et t’attends. Et ce confinement… qu’est ce ça veut dire de fermer le petit magasin du village où nous sommes maximums trois clampins à chaque fois et laisser le supermarché ouvert alors qu’ils sont des centaines à se marcher dessus là-dedans ? Ils nous font chier à Paris ! »

Discours simple, de bon sens, pragmatique, invisible dans les médias. Moi j’aime bien.

 

Pour conclure, je n’ai pas envie de conclure. Tout cela est tellement complexe, fluctuant, facilement scindable à coup de « Oui mais t’as tord c’est pas le problème » suivant la situation personnelle de chacun, son lieu de vie, son environnement, sa mentalité et son appartenance à telle ou telle équipe, qu’émettre un avis vous expose systématiquement aux lances et aux boucliers du parti d’en face. Malheureusement, je pense que le temps des bonnes vieilles disputes autour de la table est fini, la baston arrive trop vite. La maturité émotionnelle disparaît avec nos anciens, la France éclate entre rats des villes et rats des champs, autochtones et immigrés, souverains ou mondialistes globalistes, religieux ou pas, laissez-fairistes ou résistants, décadents de gauche et traditionnalistes de droite, hommes ou femmes, végans ou pas, ultras sportifs ou fumeurs de clopes, bobo à vélo ou paysans en 4×4, j’en passe.    

En ce qui me concerne, de MA fenêtre, je pense que le divorce est acté et consommé. La France une et indivisible n’existe plus que sur le papier ou dans la tête de quelques-uns. À cause de l’explosion de l’instruction et de la cellule familiale, de la surconsommation de publicité et de merdias, de l’incapacité à s’abstenir d’entrer dans une équipe (réflexe normal quand il ne reste rien d’autre pour se forger une identité), je pense que la majorité de la population, surtout urbaine, face à ce constat que de plus en plus, ben c’est la merde, va se résigner à la déchéance. Les gens vont se taper sur la gueule de plus en plus, et dans tous les sens.

Alors moi, pur produit de la décadence, éduqué par les années 80, psychiatrisé, condamné par le système juridique, asservis par l’alcool, la clope et un fond dépressif capable de me faire péter les plombs si je ne fais pas l’effort constant d’apprendre à l’observer et à le contrôler, moi si bancal, si peu instruit, interdit par la loi de m’inscrire à un stand de tir ou chez les pompiers volontaires, que dois-je faire ?

Je choisis de me recoller à la page afin de tenter d’y voir plus clair. En ce jour des morts, je vais prendre quelques instants pour veiller les miens. Les méditer. Ensuite, je vais continuer à travailler sur ce que les romains appelaient être un homme total. Sacré chantier chez moi ! Tenter d’être le plus complet possible en sachant pertinemment que ni la durée des jours ni ma durée de vie ni mon tempérament ne me laisseront le temps de parvenir au but. Tenter d’approcher de la vérité, et trouver le courage d’en pratiquer les conclusions. Préparer la guerre pour être en paix. Faire travailler ensemble la cigale, l’artiste, le soldat, le médecin, le jardinier, le père, le fils, le frère, le compagnon, le collègue, l’employé, l’ami, l’homme, le citoyen français, le cuisinier, le bucheron, le plombier, l’électricien, le Zarathoustra, le druide, le couturier, le fou furieux et le gros flemmard qui sont en moi ne sera une simple affaire. Ça ne l’est déjà pas. Chacun vit avec ses paradoxes, ses atouts et ses manques. Le tout est d’en prendre conscience et d’en assumer la responsabilité. Du moins c’est ce qu’il me semble. Sûrement que si j’avais continué à être seul à la Réunion, j’aurais continué à tringler, picoler et écrire jusqu’à ce que le suicide, le cancer ou une baston au coin de la rue viennent mettre un terme à mon nihilisme. Maintenant que je suis en couple, dans la campagne française, avec un emploi durable (à mon avis le pays entier sera au chômage avant moi, la production de nourriture étant la dernière chose à tomber avant une civilisation), une progression de mes capacités d’échanges et de productions, mon fils pas loin, Mary tout près et mes prises de responsabilités couplées à cette sensation d’être sur une voie qui me correspond lorsque je la pratique,  un seul mot d’ordre raisonne maintenant à mon esprit : « Continue et résiste. »

C’est le jour, pensez à vos morts, sans perdre de vue de veiller vos vivants. Ainsi, plus tard en ce même jour, eux aussi pourrons pensez à vous. N’est-ce pas Sean ?   

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