Une de la semaine

Chronique Souterraine #17

….— J’ai lu un peu ce que t’écris.
….— Ah.
….— J’ai bien aimé celle où tu pars dans un délire de science-fiction.
….— Merci.
….— Par contre, j’ai pas du tout aimé ta dernière, elle fait vraiment trop journal intime.
….— Ok.
….— Tu devrais juste écrire de l’imaginaire.
….— Merci pour cet avis que je n’ai pas demandé Marcia.
….J’ai raccroché, un peu atteint malgré moi. En gros, Marcia avait lu mes deux dernières chroniques et c’était permis d’en tirer une généralité – et des conseils – sur ce à quoi devait ressembler mon œuvre. Ni très fin ni très frais comme façon de penser. Marcia, de toute façon, n’était ni fine ni fraîche. Et elle n’écrivait pas.
….Marcia m’avait appelé parce qu’une fois je lui avais fait un cunni en lui récitant du Baudelaire. Chose que je ne fais qu’ivre. Habituellement, je ne pratique le cunni que sur les gamines, les femmes matures sont trop chiantes. « Et vas-y comme ça, non comme ça, oui, là, ralentis un peu, là c’est boooOOONNN ! » Owe, je peux faire comme je veux non ? J’t’emmerde moi quand tu me fais cuire les œufs ?
….Cette journée avait commencé avec une petite souris. Une musaraigne exactement. J’étais aux chiottes, en train de subir la douleur et l’odeur de cette infection urinaire inguérissable lorsque tout d’un coup j’ai entendu un son semblable à celui que font les klaxons de tricycle, mais en plus pressé. « Twee Twee Tweet ! ». J’ai tiré la chasse, me suis collé un glaçon sur l’urètre (ce qui ne sert à rien) et suis allé voir. Le chat regardait sous la porte et devant lui, quelques taches de sang. J’ai alors regardé sous la porte : une petite forme tremblante à l’oreille arrachée. Je les ai laissé se débrouiller. Tout mon problème avec les antispécistes vient de là. Si un jour l’Homme n’a plus le droit de bouffer d’animaux par souci d’égalité des races, je me languis d’assister au premier tribunal condamnant un lion pour le meurtre d’un girafon.
….« Tu devrais juste écrire de l’imaginaire ». Pourquoi cette phrase me tournait-elle dans la tête ? Pourquoi elle me blessait ? Sans doute parce que Marcia n’avait rien compris. J’ai souvent mis bien plus d’intimité dans mes fictions que dans mes écrits sur le réel. Et puis, pourquoi se fatiguer à inventer une histoire lorsqu’il suffit de regarder autour de soi toutes les dingueries du monde pour trouver à écrire ?
De toute façon, je vivais en permanence dans une époque qui n’était pas la mienne. Une époque qui n’a sans doute jamais existé. Un mélange de fantasme et de passé. Entre plusieurs temps : un présent imparfait, un futur et un passé simples, plus que parfaits parfois. Le tout mélangé, comme beaucoup de mes textes. Chose perturbante, choquante, qui ne se fait pas.
….Je vivais dans une époque où l’on pouvait fumer dans les bars et les hôpitaux. Une époque où ni les mômes ni les femmes ne faisaient chier, où les problèmes se réglaient sans flics et sans couteau, où le blues et le jazz circulaient dans la rue, avec des néons bleus et rouges dans le reflet des flaques mêlées d’eau et de gasoil, une époque où les bagnoles ne ressemblaient pas à des bonbons la fesse, où les deux roues étaient détendus, où on se disait bonjour en se croisant dans la rue, où un premier baiser pouvait se faire dans une cabine téléphonique. L’époque des meublés pas chers, des types en chapeau et imper’, des nuits feutrées, de petits déjeuners avec olives vertes et vin rouge, des écoliers lisant Balzac et Hugo, d’une France libre et non pas putain de l’Amérique, où les milices de sécurité privée n’envahissaient pas les administrations publiques, où les dirigeants ne violaient pas sans cesse la constitution et la souveraineté nationale, où les midinettes chantaient dans les rues, où la télé n’était qu’une boîte contenant la météo et les allocutions du président, où les pauvres étaient fédérés et faisaient peur aux bourgeois et où une partie de l’élite intellectuelle se trouvait du côté du peuple, bref… une époque qui cherchait son équilibre avant de virer cinglée.
….Là, je tournerais toute la semaine avec un vieux costume – et seulement deux ou trois chemises – que je laverais le dimanche, restant dans ma chambre à traîner en caleçon et en tricot de peau, à fumer et à boire de la mauvaise qualité, peut-être en compagnie, mais pas sûr. Et le lundi, rebelote.
….Je vivrais comme je le pourrais, c’est-à-dire avec pas grand-chose. Un poème ou une nouvelle vendus par-ci par-là, avec mon premier roman (frappé sur une machine à écrire) bientôt tiré pour quelques librairies en fond de cave. Pas de quoi espérer que les choses s’arrangent, mais de quoi essayer… et sans être obligé de faire la pute à clics pour s’en sortir, le bouche-à-oreille suffisant.
….Le soir, j’arpenterais les nuits chaudes, cherchant une histoire mêlant piano, saxophone, whisky, lame de rasoir, fille d’ouvrier belle comme la révolte récitant un poème d’Artaud avant de balancer sa bouteille dans la gueule d’un gros lourdaud (moi peut-être ?), une histoire d’héroïne aussi – pourquoi pas – et de pneus à fond blanc.
….Mais je vis dans l’époque cinglée… celle qui recycle et n’invente plus rien, celle qui enterre ces héros tout en étant incapable d’en inventer d’autres, vu qu’elle les zappe sans arrêt. Une époque où l’art est boursier, où lorsque Johnny Hallyday meurt, l’Élysée tweete (arrière-arrière-petit-fils du télégramme, mais sans objet) « Johnny a fait entrer une part d’Amérique dans notre Panthéon national. » Quelle plus flagrante façon de dénigrer son pays et de normaliser la traîtrise ?
….Alors ce soir-là j’avais commencé en marchant dans une merde. Les standards de blues n’étaient plus à inventer, mais quelques bars parfois faisaient venir une école de musique jouant des reprises. J’en étais à mon troisième pichet de vin.
….— T’as déjà eu une relation sérieuse avec une femme ?
….— À part ma mère tu veux dire ?
….— Oui, à part ta mère.
….— Aucune qui soit sérieuse des deux côtés au même moment.
….Cette fille avait de la classe, mais elle était lesbienne. Allez savoir pourquoi ? même si j’étais de son avis. Les hommes d’aujourd’hui ne valent plus un clou. L’est-ce bien raisonnable d’être encore hétéro ? Ça fait conservateur non ?
….Je me suis reconnecté au moment où, le cul par terre sur le trottoir, j’étais en train de lui réciter la Petite Chèvre de Monsieur Seguin, entouré de trois de ses copines. J’étais en jeans avec des cheveux bien trop longs et elles tenaient leur smartphone. Le charme était rompu, le bar fermé. On s’est séparés avec l’envie de se revoir sans mettre les moyens d’y parvenir.
….La voiture m’a ramené, elle connaissait le chemin et était plus en état de conduire que moi. Sous la porte, la souris avait disparu. Les taches de sang faisaient l’affaire de quelques fourmis. Je me suis versé un fond de rhum et j’ai placé un vieux 45 tours (l’arrière-arrière-grand-père du mp3, mais en objet) sur la platine. Le saphir a un peu craqué, charmant, puis le morceau a joué. Requiem pour un fou. Johnny Hallyday. J’ai fermé les yeux et, verre en main, j’ai inventé une époque qui n’aurait pas peur de l’intimité, folle sans être cinglée, inventive et non relookée, classe et cultivée, créant des artistes durables, non des produits à obsolescence programmée…

2 Comments

  1. Mrs Pearson 15 décembre 2017 16 h 06 min

    Il est beau ce texte. Merci.

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