la Une de la semaine

Chronique Souterraine #16

Lorsque les anges volent des loups fatigués

– ou –

une petite histoire sur la violence (non)verbale

– ou –

le hasard fait bien les choses

– ou –

comme vous voulez on s’en branle du titre !


….En ce joli matin de fin de semaine marqué par un cagnard illuminant les pots d’échappement, je vais vous partager quelques anecdotes croustillantes dont la dernière remonte à hier soir minuit. Mais tout d’abord, j’aimerais discuter avec vous – très vite fait – de la notion de gratuité. Alors essorez les slips, infusez les neurones (ou l’inverse), je vais essayer d’aller au plus simple…
….Comme le disait très justement notre pas-du-tout-politiquement-acceptable pote Céline, ce qui est fait gratuitement pue le gratuit. Dans un monde merveilleux – et donc inadmissible – où l’argent serait aboli, cette question ne se poserait pas. La gratuité se retrouvant la seule valeur de référence, elle deviendrait – de fait – la seule valeur valable (Oulà !).
….MAIS but, néanmoins quoique, dans notre monde financé où les marchands ont pris possession du marché, la gratuité se trouve amoindrie par l’argent. Je suis à peu près certain que vous vous méfieriez et accorderiez moins de valeur à un ordinateur neuf distribué gratuitement dans un magasin que si ce même ordinateur valait 600 boules.
….Bon, vous me voyez venir. Hormis quelques relectures orthographiques, typographiques et une mise en page, quelle est la différence de valeur fondamentale entre le moment où ce texte sera lisible gratuitement sur le blog (c’est-à-dire dans pas longtemps) et le moment où ce même texte se retrouvera payant dans un recueil (c’est-à-dire dans pas si longtemps que ça) ?

….Voilà, c’est tout, maintenant, passons au reste. Le glauque d’abord, le cocasse ensuite. Les deux nous enseignant toujours quelque chose sur nous-même…
….La môme m’a appelé alors que j’étais en train de virer barge sur la mise en page du bouquin. Ça et les cogitations familiales, c’était pas le moment. Aussi, je voulais l’envoyer chier.
….« Je suis en train de péter un câble ! » qu’elle m’a écrit.
….Fais chier ! Mais du coup, plus question de la laisser, parce que je connaissais le sous-titre, ça avait avoir avec la Faucheuse.
….Je vais vous faire son histoire rapide, du peu que j’en ai compris. Cas classique d’un sport populaire à la Réunion : le viol des gamines à peine pubères. Après, vous alternez les pratiques et les mises en situation. Ce peut être une de vos élèves, la fille de votre compagne ou votre petite fille (sisi, et avec séquestration et mutilations c’est mieux, histoire qu’elle saute d’un pont dans la foulée et finisse sous électrochocs). Pour elle on va dire qu’il s’agit d’un prof et qu’elle avait autour de 13 ans. Bien entendu ça l’a abîmée et bien entendu, les gens abîmés vont à l’asile après être passés par la case suicide. Une fois bien assaisonnée de cachetons, elle est allée – accompagnée de ses vieux – porter plainte. Et bien entendu toujours, comme elle est tombée sur la fine fleur de la flicaille, lorsqu’elle a pété les plombs au commissariat, nos chers protecteurs du peuple (la bonne blague !) ont décidé qu’il s’agissait d’un caprice de dingue plutôt que d’une gosse bousillée. Que voulez-vous, le jour où le porte-flingue du Pouvoir utilisera sa cervelle, avertissez-moi vite s’il vous plait que je me mette au canevas.
….Niveau famille on ne peut pas dire qu’elle ait tiré le gros lot non plus.
….Sa mère a quitté son père pour se reproduire avec une proposition de grande baraque avec piscine et caméras (comment nommer différemment un directeur financier qui traîne chez lui en costard-cravate le dimanche ?), et donc, comme elle était contente d’avoir « refait » sa vie, elle ne fera jamais l’effort de piger qu’elle a éclaté celle de ses premiers mômes.
….Le père lui a fui son chagrin dans la franc-maçonnerie et est trop occupé à maintenir sa vieille mère en vie pour s’occuper du cauchemar qu’est la vie de sa fille.
….Alors, lorsqu’une d’une nuit de novembre, à 18 ans, après plusieurs séjours à l’asile, elle m’a appelé, même si ça me les brisait, je n’ai pu que répondre présent. Comme je ne pouvais pas la recevoir chez moi (comme Kerouac, je vis chez môman), on s’est donnés rendez-vous au parc du bout de la rue.
….Je l’avais mauvaise, vraiment. J’avais déjà le verre trop plein de mon malheur à moi pour y ajouter le sien. Mais on va dire que l’expérience de la vie m’a donné des outils – qui valent ce qu’ils valent – pour me protéger. Je n’étais pas là pour l’assumer et je lui ai dit. Aussi, même si j’étais incapable de la tirer vers le haut, il était hors de question que je coule avec elle.
….Sa seule demande, au final, était simple. Et parce qu’elle était simple elle était impossible. Elle voulait que celui qui lui avait fait ça comprenne le mal qu’il lui avait fait. La justice, la vraie, l’inatteignable. Lorsque l’on est à la ramasse on se raccroche toujours à quelque morceau d’irréalité pour éviter de sombrer complètement.
….Bien qu’elle sache que je ne serai pas tendre, c’est donc vers moi qu’elle s’est tournée. Pourquoi ? Parce que je ne lui raconterai pas la messe. Les « va de l’avant », « tourne la page », « déchire la page », « ça ira mieux », c’est pas vraiment ma came. Moi, je lui ai tendu mon Opinel.
….« Écoute, y’a deux choix : soit tu te tailles les veines, soit tu vas défoncer la porte des urgences.
….— Laisse-moi si tu veux.
….— Et puis quoi encore ? Je n’ai aucune confiance en toi. Si tu n’appelles pas quelqu’un pour venir te chercher, ben on va passer la nuit au parc jusqu’à ce que tu prennes le premier bus demain. »
….Elle a finalement appelé la mère d’une amie et le lendemain j’ai appris qu’elle était à l’hosto. J’ai passé l’après-midi de dimanche avec elle et je réfléchis encore à la façon d’être présent sans l’asservir, sans que le jour où je ne me sente pas dispo, elle ne se sente pas abandonnée. Peu avant que je me barre, elle reçut un message de sa mère. « Si tu sors de l’hôpital demain, tu prendras le bus, j’ai trop de boulot. » Y’a des tartes dans la gueule qui se perdent…
….Je suis sorti de l’hôpital et, pour la première fois depuis cinq ans, je suis allé au théâtre. La pièce se finissait par le suicide d’une Chinoise de 18 ans.

***

….J’avais décidé de rester sur l’île au moins un an de plus, histoire de fignoler le mieux possible cette affaire d’écrivain ici avant de tenter l’exportation. J’avais donc deux défis : trouver les mots pour l’expliquer à mon fils chéri qui lui commençait à avoir franchement les boules d’être à 10 000 km de son vieux, et trouver un meublé. Comme les mots (et les couilles) ne me venaient pas pour mon fils, j’ai regardé les annonces. Trop cher. Définitivement trop cher lorsque l’on gagne 6000 euros par an. Alors j’ai téléphoné à Lisa pour lui proposer une collocation.
….Lisa est ce que l’on peut nommer une fille bien.
….On est sortis ensemble y’a environ un an. À l’époque, je finissais d’écrire mon second roman, j’étais crevé et vivait chez un pote qui depuis ne l’est plus because il a rencontré une truie qui a décidé de ne pas me sacquer. Entre l’amitié et une baise régulière, la plupart des hommes choisissent la baise. Bref ! Lisa était l’au-delà de la gentillesse et de la bienveillance. J’aurais pu m’en contenter et je suis certain que la vie aurait était plus qu’agréable avec elle, à condition que je m’occupe de cuisiner. Mais, comme en digne exemplaire de l’Androgyne au banquet de Platon, je suis encore en quête de ma moitié coupée par Zeus, ça n’a pas collé.
….Toutefois – en plus d’être pauvres et de ne pas vivre « chez nous » – l’un comme l’autre on ne supportait pas les autres à haute dose, et comme nos mois de cohabitation avaient plutôt bien collés (entendez par là qu’elle me foutait la paix le matin pour écrire et sur le sujet de la picole et que moi j’essayais d’être attentif à ne pas trop l’accabler avec mes conneries), on avait déjà discutés de vivre ensemble…
….Donc rencard prévu dans l’après-midi avec Lisa, pour voir un peu…
….Niveau taf, c’était une journée « Stand bye ». Une personne s’occupait de lire une ultime fois mon texte avant qu’il ne sorte et une autre s’occupait de la couverture. J’étais donc en mode genre style « attente » et, comme ma chronique venait d’être publiée sur le blog et que rien ne me venait au bout des doigts, j’ai décidé de prendre ma première douche de la semaine, poser un kilo de gel en espérant que mes cheveux tiennent jusqu’au jour où j’aurais assez de sous pour me rendre chez le coiffeur et d’aller en ville faire un petit coucou à mon pote Joe (en vrai il s’appelle pas Joe, il a un prénom vachement plus cool, mais que voulez-vous… les joies de l’anonymat dans la fiction…). Joe tient un magasin de disques (en vrai il a un magasin pas aussi cool, mais que voulez-vous… Bref !), porte des godasses dignes d’un cosmonaute, est intelligent, a de la culture et connait les saloperies de la vie. Il a donc tout pour me plaire.
….Il est onze heures du matin et son magasin est désert quand je rentre. Contents de nous voir, nous causons des foutaises habituelles et de nos découverts bancaires respectifs avant de passer, en tant qu’intellectuels, à des sujets plus intéressants. À savoir principalement : l’alcool et la bouffe, les femmes et la musique.
….Sur l’alcool et la bouffe : J’appris que Joe était un grand amateur de whisky depuis ses vingt piges (j’ai appris au passage les différences entre single malt, pure malt et blend (elle est grande), ainsi que celles entre whiskey, bourbon, whisky… (elle est géographique), et les variations de température entre la distillation à la tourbe et au gaz). Son savoir a commencé le jour où il est entré chez un caviste. Là, une nana l’a initié à la dégustation car, en tant que gros soiffard, il faisait comme nous le Joe : un verre à grosse gorgée et hop ! Au suivant ! Non, la classe du dégustationniste s’obtient en trois étapes :
….Étape 1 – Tu verses l’élixir (sec) dans un verre plat. Tu fais tourner le liquide pour en dégager les arômes puis tu colles ton pif au-dessus pour te déboucher les narines.
….Étape 2 – Comme t’es capable de faire deux choses en même temps (n’oublions pas que c’est une femme qui lui a appris le truc) pendant que tes sinus savourent l’Étape 1, ta bouche prépare un stock de salive. Quand c’est bon tu prends une (petite) gorgée que tu gardes en bouche. La salive va avoir pour effet de casser légèrement la puissance de l’alcool et révéler les arômes qui, en tournant, font réveiller tous les capteurs de la langue et des papilles (et soigner les irritations par la même occasion).
….Étape 3 – Une fois l’Étape 2 bien appréciée, tu formes ta bouche en cul de poule, et tu avales ton liquide avec un peu d’air. (comme quand tu gloglotes avec l’eau du lavage de dents, mais dans l’autre sens).
….Au sortir de cette dégustation, Joe claquera 2000 balles dans une bouteille de Talisker de 1978. Et c’est là que ce salaud a commencé à bien me peindre le truc et à me faire baver… Cette bouteille avait une particularité, l’alcool y était chiffré à 75°, donc imbuvable en l’état. Seule solution, la couper avec de l’eau, MAIS pas n’importe laquelle… Avec la même eau qui avait servi à distiller le whisky. Faut savoir – d’après Joe – que la distillerie Talisker se trouve sur une île écossaise. Plus précisément, dans la vallée d’une île écossaise. Lorsqu’on y pénètre, on peut observer une sorte de givre recouvrant les herbes. Ce n’est pas du givre, mais du sel. Les vents balayant la vallée emportent avec eux les embruns de la mer, ce qui donne donc au whisky et à l’eau du coin (ainsi qu’aux agneaux, aux posters de Janet Jackson et à la soupe de laitue) un goût iodé unique au monde. Joe s’est donc tapé le pèlerinage pour revenir avec trois litres d’eau, deux verres cadeaux de la distillerie et des souvenirs gravés à vie (du moins jusqu’à ce qu’il choppe Alzheimer).
….Alors déjà à ce niveau-là de l’histoire, moi j’en pouvais déjà plus d’extase. Mais une fois qu’on a parlé liquide, faut parler solide.
….« Avec quoi tu peux le bouffer un truc pareil ?
….— Ben le mieux pour accompagner un Talisker, c’est des produits de la mer (rapport à l’iode, toujours, faut suivre !). Tu peux boire ton verre accompagné de tranches de saumon fumé, mais tu peux aussi te faire des crevettes au beurre que tu fais flamber. »
….Il m’a aussi parlé d’un autre whisky – dont j’ai oublié le nom – qui bizarrement se marie à merveille avec de la tapenade noire.
….Sur ce, on est allés se chercher des sandwiches à la boulangerie d’en face et, sous la dépression procurée en bouche par le pain caoutchouteux – à s’en disloquer les mâchoires – et le jambon sans goût, on s’est évadés dans nos menus.
….Toute cette conversation est partie au départ du fait que je lui disais avoir rencard avec Lisa et que, lorsque je suis sorti avec elle, Noël n’était pas loin. Comme je n’avais pas envie de lui faire un cadeau, je lui ai préparé un putain de dîner (qu’elle prend soin de raconter à tous ses mecs depuis histoire qu’ils s’en bouffent les couilles à regarder des vidéos sur les bagnoles plutôt que des livres de cuisine). Faut dire que le cadre s’y prêtait… À l’époque, je gardais la maison d’une copine qui passait les fêtes en Métropole. Comme la scène se passait en extérieur, imaginez une terrasse en bois exotique, dont une grande avancée filait tout droit sous un litchi plein à craquer. Alors après sept heures de boulot et l’enfilage d’une chemise propre (avec les bougnettes), voyez plutôt : Tout le long de l’avancée, des deux côtés, j’avais disposé des bougies dans des bols d’eau. Et au milieu, la table, bien éclairée aussi à la bougie et dressée d’une nappe blanche (que bien sûr Lisa ne put s’empêcher de bousiller en tripotant la cire d’une bougie rouge pour prendre une photo et la diffuser sur Face de plouc… mais c’est un autre sujet). Petites fleurs du jardin, aussi, en déco, compilation smooth jazz, blues et classique, bref, la totale. Il me fallait aussi des cocktails allant avec les lieux, l’ambiance et Noël. Comme la couleur rouge s’imposait, je me suis rabattu à préparer un Jack Rose pour moi, et pour Lisa – comme elle ne boit pas d’alcool sauf quand je l’énerve, et simplement pour le vomir après – un smoothie au lait de coco et à la purée de framboise. Puis, j’ai sorti une bouteille de vin blanc pour le repas. Et quel repas ! Première assiette : Un hamburger composé de pommes granny coupées à la mandoline (avec un petit morceau de doigt à moi), de mâche, d’endive, de cerneaux de noix, de fines tranches de mozzarella et d’un peu de roquette. Le tout délicatement arrosé d’une vinaigrette dont moi seul ai le secret (et qui est donc la meilleure du monde) et de copeaux de parmesan. Pour la seconde partie de l’assiette, j’avais fait revenir des noix de Saint-Jacques préalablement roulées dans de la farine et de l’ail, accompagnées d’une petite sauce à la crème, au vin blanc et au siave. Comme entrée on fait pire non ? Fallait voir la gueule de la miss, elle n’arrêtait pas de sourire de partout.
….« Il ne manque plus que la demande en mariage ».
….(pas tout de suite non)
….Pour la suite, la pote avait dans sa cuisine ces assiettes qui gardent les plats sous cloche… Aussi, c’était marrant d’amener les queues de langoustes au caramel de beurre salé et fruit de la passion et de découvrir le plat juste devant Lisa.
….Pour le dessert, comme il fallait du léger, je me suis rabattu sur une pana cotta aromatisée d’un peu d’essence de géranium avec un coulis de framboise (pour garder le thème du rouge).
….Bref, la miss était aux anges, et moi j’étais content de la rendre contente. Les seuls à avoir détesté cette soirée sont les pieds du lit…
….Et donc voilà la transition parfaite (t’as vu le talent !) pour passer au sujet suivant de notre conversation avec Joe… Les femmes, ce petit animal étrange avec lequel – comme le disait le père Gainsbourg – on est incapables de vivre, que ce soit avec ou sans.
….Depuis un mois – un mois et demi, j’étais assez obsédé par une conférence de Michel Onfray dans lequel il répondait à une réponse sur ce qu’était l’amour (amoureux). Comme d’habitude avec Onfray, on a eu droit à une introduction d’une heure pour replacer le contexte de l’amour, du couple, du mariage et tout le tralala au fil de l’Histoire et des civilisations avant qu’il ne conclut « Pour moi l’amour c’est l’amitié plus le corps ». L’idée principale – je la fais courte – c’est que le couple devait être capable de tout se dire et non pas projeter un désir débile sur l’autre en attendant qu’il trouve la réponse (et s’il la trouve pas, gare à ses miches !!). Ainsi, le couple devrait pouvoir en âme et conscience discuter de sujets comme la cohabitation, le fait d’avoir ou non des enfants, le fait d’être ou non fidèle… La phrase que je retiendrais – et qui n’est pas de lui – c’est qu’« il n’y a pas d’amour, mais seulement des preuves d’amour ».
….Alors sur le papier (si on exclut les problèmes d’argent car, vivre ensemble, c’est surtout une facilité financière quand on est pauvre, avant un désir libidinal) c’est magnifique ce truc. Et puis je me suis rappelé que j’avais une meilleure amie. Elle est tellement immense que je crois que je ne vous en parlerai jamais, tant les mots que je pourrais utiliser seraient à côté de la plaque. Disons qu’elle correspond à la définition de Twain, disant de mémoire qu’un ami, c’est la personne qui reste comme un point fixe à vos côtés lorsque vous avez tort alors que vous trouverez toujours un bon nombre de sangsues applaudissantes lorsque vous aurez raison. L’amitié, c’est aussi un espace libre d’expérience, où vous pouvez vous lâcher, dire le fond de vos tripes et voir, avec le regard de l’autre, comment calibrer correctement cette nouvelle révélation. Si quelqu’un m’a bien montré sa fidélité, c’est elle. Alors, bien entendu, je me suis dit, suivant la logique Onfrayienne, qu’on avait qu’à emboîter corporellement pour vivre ad vitam aeternam une belle histoire d’amour et arrêter de se faire chier à chercher ailleurs.
….Ouais, sur le papier, c’est beau…
….SAUF QUE je le saurais depuis le temps si je fonctionnais comme sur un papier, et surtout, j’en noircirais pas du papier, sauf pour faire des mots fléchés.
….Je ne dis pas qu’Onfray a tort, je dis que ça ne marche pas pour moi. Pour moi, l’amour, c’est devenir fou, ce truc débile qui échappe totalement à votre raison. Voilà ma malédiction, l’amour sans folie ne m’intéresse pas. Et la folie est rarement une donnée de long terme. Le problème, c’est quand on se méfie trop de ses émotions pour devenir amoureux (cf lire le roman qui sort bientôt – le 20 décembre pour être précis).
….Le Joe, lui, il en était au stade où, à presque cinquante piges, il sentait qu’il avait une dernière fois envie de partir à la découverte d’autres vagins lunatiques avant d’avoir la paix du slip ou une gueule imbuvable seulement acceptée par des cougars. Alors, moi dans la logique de mes pensées, je lui ai dit qu’il devrait en parler à sa régulière plutôt qu’à moi. Même si c’était hard rock.
Et suite à cette nouvelle transition géniale et spontanée, après avoir un peu causé de nos déprimes personnelles, Joe m’a dit qu’il n’y avait rien de mieux pour se flinguer qu’un album de Raphael. Je lui ai suggéré que Saez n’était pas mal non plus, mais que, peu importe comment on prend le sujet, en musique, celui qui trônait au-dessus de tous les autres, c’était le Bach, qu’ensuite venait le blues – même si je savais que sur ce point on ne serait jamais d’accord. Et là, le Joe, il a hoché la tête en disant que j’avais raison. La surprise, ce n’était pas que j’avais raison (ça je le sais héhé), c’est qu’il s’intéressait aussi au classique. Comme quoi j’ai bien fait de l’apprécier.
….— J’aime beaucoup Edvard Grieg aussi.
….— Ça je connais pas.
….— Kôa ? Tu connais pas Peer Gynt ?
….— Non.
….Il m’a donc fait écouter un air chanté par Marita Solberg, puis un début de symphonie que je reconnus immédiatement tant les publicités de mon enfance en étaient imbibées.
….Joe n’avait pas le droit d’écouter de musique dans son magasin. Toute la musique qu’il avait en stock, il en avait soit acheté les disques, soit payé les téléchargements, MAIS, comme il fallait bien trouver de l’argent pour combler l’évasion fiscale des riches, la SACEM lui ordonnait de banquer (encore) pour la diffuser dans son magasin. Alors, il avait installé une console et écoutait la musique des jeux vidéo.
….On discutait depuis bien trois heures maintenant lorsque Lisa arriva, belle, bronzée et classe, coincée dans une mini-jupe couleur gendarmerie. Mettez-nous à côté et vous avez la Belle et la Bête version 2.0, sans palais et sans bougie qui chante. Comme elle tendit la main à Joe, celui-ci l’embrassa (la main). Un peu de papotage, puis on s’est tirés. À la prochaine mon pote.

….Ces histoires de bouffe et de whisky m’avaient filé faim. Je savais qu’un restaurant pas loin proposait pour 25 balles des moules à volonté. Ça te branche Lisa ?
….— Je suis à découvert.
….— De combien ?
….— Trois cents euros.
….— Moi, plus de cinq cents.
….— Bon ok, on y va.
….Voilà la résistance : les banquiers n’auraient notre peau que lorsque l’on s’arrêterait de vivre. Après avoir réservé, on est allés boire un verre dans un bar à l’ombre et à l’abri du vent.
….J’avais rencontré Lisa par le biais d’un site de rencontres. Depuis j’avais arrêté. Pas elle. Après moi elle s’est collée à la bonne avec un Martiniquais qui vendait des bijoux via le Net. Un type prototypé comme la plupart des gars d’ici : gonflette, voiture et musique de merde (Kalash et toutes ces conneries). Mon antithèse en gros. Il n’arrêtait pas d’envoyer des messages à Lisa, de lui interdire de voir tel ou telle personne (surtout moi apparemment, il avait décidé de ne pas m’aimer). Un mec du vingt et unième siècle.
….— Dis ma grande, tu sais que depuis un bon gros siècle et demi les libertaires ont remis au goût du jour un truc qui s’appelle le féminisme ? Ça dit en gros que toi, femme, tu fais ce que tu veux.
….Bon après, faire un tableau comparatif de tout ce que je faisais de bien et lui de passable, ça engendre pas la confiance. Pourquoi je l’avais quittée déjà ? Ah oui, Audrey. Audrey était une fille belle et qui le savait. Un copier-coller de Naomie Campbell avant le passage du botox et gaulée comme un clou de girofle. Mais elle dégageait ce truc rare qui me vacille. On s’était retrouvés à une soirée chez des potes à elle. C’était sympa, sauf qu’il y avait un mec, Loïc, qui me courait un peu sur la crinière à m’appeler « man ». Eh man tu veux un verre ? Eh man tu fais quoi dans la vie ?
….— Pute à clics.
….— Kôa ?
….— Écrivain sur internet.
….— Et t’écris quoi ?
….(sans doute des situations qui ne seront pas à ton avantage)
….Au bout de quelques verres, je me rappelle avoir balancé du Céline à une meuf faisant la vaisselle, Chris. Le genre de fille cool qui a du répondant. Moi je n’avais d’yeux que pour Audrey à cette soirée. Après un « ta sensibilité est touchante », elle m’a bien snobé. Mais je ne pouvais plus faire comme-ci, et je l’ai dit à Lisa, et… j’ai compris à quoi je ressemblais quand l’amour de ma vie m’a quitté y’a quatre ans.
….— Pour le meilleur et pour le glauque, finalement, tu ne t’es pas ennuyée avec moi.
….— Avec toi, en deux mois, j’ai eu l’impression de vivre mille vies. C’est pour ça que l’autre il m’ennuie.
….— Bah, tu dois bien lui trouver quelques avantages à ton Martiniquais ?
….— Ben… Il a de beaux yeux.
….Par un concours de circonstances, il se trouva que Lisa était sortie avec Loïc et que, dès le moment où il avait fait le lien, lui aussi avait décidé de ne plus aimer le man. En gros il m’avait cassé du sucre sur le dos, disant que je sautais sur tout ce qui bouge (Audrey et Chris) et que je n’avais pas été correct avec Lisa. Elle m’avait défendu. Ce qui est bien dans cette histoire, c’est qu’ayant revu Chris, Lisa m’a confirmé que celle-ci n’avait pas eu l’impression d’avoir été draguée. C’est un peu mon problème. La majorité des gens ont des goûts qui me dépassent. Moi, j’aime la poésie et, lorsque je trouve quelqu’un à qui en réciter, c’est à moi que je fais plaisir en premier. Mais quand j’en récite aux femmes, la plupart croient que je veux leur en mettre plein la vue pour ensuite grimper aux rideaux. Si je parlais moteurs de bagnoles, bizarrement, je suis pas certain que le préjugé eut été le même. Faut croire qu’il y a des passions plus propices à la séduction que d’autres…
….Le passage drôle c’est quand Lisa a raconté à Chris le fameux dîner de No Ailes qu’elle m’a mimé la tête de l’autre. Mais pourquoi les femmes préfèrent-elles entendre parler de mes attentions plutôt que de me donner une chance de les leur montrer ?

….Mais je ne pleure pas, ça se saurait si j’étais un si bon mec. Disons que je suis instable. Ça divertit, mais ne rassure pas, et ne rend pas si aimable. Et si les filles en ont marre de jouer les mamans, ça ne leur empêche pas de nous demander de jouer les papas.
….Après nos verres et en attendant l’ouverture du restaurant, avec Lisa, on a filé vers la mer pour discuter de cette histoire de colocation et bien mettre les choses à plat (enfin je crois). Elle allait y réfléchir…
….En passant dans les rues en chaleur, nous avons croisé les mannequins du Père Noël. Je me suis rappelé que nous étions décembre, et que cette année encore je n’offrirai rien. Noël est là pour faire culpabiliser les parents pauvres.
….Sur la plage, nous sommes tombés sur Phèdre, accompagnée d’une amie. Elles se rhabillaient pour partir après le bain. Le ciel était lourd, moite, bétonné. Phèdre, le visage étrangement rougi et marqué par son masque, m’a demandé comment j’avais trouvé la pièce dans laquelle elle jouait dimanche.
….Sans mentir, je lui ai répondu que son personnage m’avait bluffé, pendant une bonne heure, je suis tombé amoureux. En revanche, l’idée de caler une projection entre et à la fin des actes, pour moi qui suis sans doute vieux jeu, était à bannir.
….— Imagine que je te ponde un roman, et que je te dise à la fin que l’épilogue se trouve sur une vidéo YouTube. Ça n’a rien à voir avec le support initial non ?
….En vérité, au moment où elle me répondait, j’étais déjà tout absorbé par le visage de son amie, une jolie petite Belge blonde avec des yeux noisette. Elle avait quelque chose comme de la noblesse, un visage antique. Une profondeur d’âme planquée sous des traits lisses et délicats.
….— Y’a Yann le magicien qui joue au Toit ce soir ? Vous y allez ?
(….Tu parles qu’on viendra !)
….— Pas sûrs, on doit d’abord faire un sort à des moules-frites.
….Les filles filèrent de leur côté, nous du nôtre. Peut-être à ce soir… J’étais totalement hanté par cette fille en marchant, la jolie petite Belge blonde. Comme si elle avait lu dans ma tête – à moins que j’aie parlé sans le savoir – Lisa m’a balancé qu’une fois que j’aurais percé le mystère, cette fille ne m’intéressera plus. Allez savoir ?

….Je vais passer sur le restaurant rapide, je me rends compte que j’ai pas mal torché déjà, et que le meilleur reste encore à venir. Si j’avais écrit ce texte dans les années 60, je ne me serais même pas posé la question de la longueur. Mais quand tu vois que de nos jours, la concentration sur un texte n’est que de quelques secondes, je me demande qui lira celui-là ? Peu importe remarque, il n’a aucune valeur vu que c’est du gratuit !

….Alors, disons que le service était sympa, la Leffe à la pression aussi, le repas aussi, même si ces saloperies de frites congelées (ET m’aime (pour changer un peu) si je ne les ai pas vomies comme la dernière fois) ont un truc dans leur constitution qui m’ont limité à seulement engloutir deux kilos de moules à la crème là où j’étais partant pour en nettoyer au moins quatre gamelles. La prochaine fois…
….En sortant, le ventre tendu comme une montgolfière en pleine ascension, j’ai dû marcher en me cabrant tant j’avais peur de basculer vers l’avant. Mais, comme il était encore tôt, je n’étais pas contre un petit verre au Toit. Lisa était partante aussi, donc c’est good.
….Pour un jeudi soir – et même pour l’ordinaire – le bar était blindé. Sur la scène, Yann faisait un numéro d’hypnose que j’avais déjà vu deux fois. Je ne m’en souciais donc guère, préférant saluer le taulier (et Lisa de gagner un nouveau baisemain), qui commençait à devenir un chouette copain. Pas assez pour s’inviter à bouffer à la case, mais suffisamment pour me donner la possibilité de mettre quelques livres en vente dans son troquet lorsqu’il sortira. Et puis de belles conversations, comme avec Joe (qu’il connaissait). Normal, ils sont plus vieux que moi et je m’entends mieux avec les gens plus vieux que moi. Ceux de ma génération m’ennuient la plupart du temps. Ils n’ont rien d’autre dans la tronche que ce qu’ils ont appris à l’école ou sur les écrans. Mais ne devenons pas méprisants trop vite (comme si eux se gênaient).
….Verres en main (bière pour moi et Coca pour Lisa) nous avons foncé vers la terrasse, espace ghettoïsé pour fumeurs et agoraphobes. Une ou deux connaissances à qui serrer la main, pour le reste, des clients jamais vus ou presque.
….Il y avait cette fille aux yeux clairs aussi, croisée ici et ailleurs. Une actrice de théâtre aussi, je crois. Elle parlait fort, la voix assurée, le genre qui se sait belle et bien foutue. Je pense l’avoir vue accompagnée d’un mec différent à chaque fois. Au moins quatre en tout, mais toujours le même type : brun, cheveux en broussailles, lunettes rondes (ou tête à porter des lunettes rondes), barbe de deux semaines, vêtu de préférence d’un polo bleu nuit et d’un short beige, avec sandales en cuir et un peu d’herbe dans la poche à côté du dernier iPhone. Je clichette un chouia, mais il faut bien. Je crois que c’est Proust qui disait qu’être un bon écrivain c’était savoir maîtriser les clichés. Je vous laisse juges.
….Cinq minutes qu’on était là et déjà un type me grattait une clope.
….— J’ai que des roulées, et sans filtre.
….— Ça me va.
….— OK, tiens.
….(Il roule sa clope)
….— T’as pas du feu aussi ?
….(Je me marre)
….— T’as que la gueule pour fumer toi.
….Il esquisse un sourire pénible, la vanne est moyennement passée. Ça arrive… Le mec va s’asseoir (je me rends compte que je passe du passé au présent, mais fais(i)ons comme si…) en face d’un autre gars et entre eux deux, y’a un jeu d’échecs. Je demande à Lisa si ça ne la gêne pas que j’aille les voir. Non. Alors j’y vais. Ils font partie d’un club et comptent organiser des soirées au Toit. Why not ? Même si je sens le four arriver, comme avec les soirées « coinche », je la ferme et regarde la partie en cours…
….Pas cinq minutes que je suis assis qu’un gars vient me demander du feu. Barbe d’un mois et cheveux en filasse, mais blond.
….— Me voilà devenu Cro-Magnon, dis-je.
….— Ah ? C’est pour mes cheveux que tu dis ça ?
….— Disons que toi t’as les cheveux et moi le feu.
….— Haha, ok.

….Petit break, j’écris depuis trop longtemps sans être allé pisser ni boire un coup…

….Faut que je partage une chose avec vous avant de continuer (aller pisser rend méditatif). On peut choisir de devenir boucher, ingénieur, avocat, ergothérapeute, même acteur, mais on ne choisit pas de devenir écrivain. Ça vous tombe dessus, comme un coup de foudre, le montant des impôts, les condamnations de ceux qui vous lisent et voient comment vous parlez d’eux (sans comprendre que Moi et l’Écrivain Souterrain sommes deux choses dissociées), la poisse ou un rocher qui se détache de la falaise de Cilaos après les pluies. Bref, vous ne choisissez pas. L’écriture est là pour évacuer les informations, censées et sensibles. Que je le veuille ou non, je bosse tout le temps. Chaque détail me pète à la gueule à sa façon et les deux principales manières de l’évacuer sont l’alcoolisme et l’écriture (les autres étant la baise, la violence et la lobotomie). Tout ça pour vous dire que, si vous avez l’impression que je vous donne trop de détails, sachez que j’en ai viré plus de la moitié (donc que je les garde pour la bouteille). Mon métier est fait pour les fous, les fissurés du bocal, les haineux de naissance et les anéantis de l’espoir. Bien, ceci étant dit, la suite :

….— Hey l’Écrivain ! Ça va ?
….C’était le gonfleur de ballon, dont j’ai oublié le nom. Je ne l’ai vu que deux ou trois fois, mais vraisemblablement, il m’aime bien. Sans doute parce que nous sommes de la même race : celle de ceux qui vibrent, passionnés, bavards, torturés, haïssant l’injustice et les demi-mesures. Je n’y pensais pas sur le coup, mais cette rencontre fortuite (et néanmoins plaisante) constitue une part importante de la mythologie de ma vie et de l’énergie qui s’en dégage. Pour la faire courte, si j’ai envie de me faire aimer d’une personne, si je suis dans l’attente, vous pouvez être sûr que je ne la reverrai jamais, que je ne l’intéresse pas ou qu’elle va saisir la première occasion pour me démolir. Si en revanche j’en ai rien à carrer au départ, là, étrangement, c’est la personne qui est séduite, et moi qui me retrouve comme un con à ne rien pouvoir lui donner d’émotionnel. Mais c’est Lacan ça non ? L’amour c’est vouloir donner quelque chose qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Un infini à la portée des caniches quoi ! Pour ce qui concerne notre gonfleur de ballon, j’avoue que je regrette un peu de m’être bloqué d’entrée. Et si tu lis ceci, ne m’en tiens pas rigueur, je suis conscient d’être un être déréglé, mais ce n’est pas pour autant que je suis un bon mécanicien de moi-même.
….Je me rappelle lui avoir donné la technique de comment baiser une chèvre (pattes arrières dans les bottes) tout en faisant garde de ne pas rester coincé si elle rétracte le périnée (doigt dans le cul et c’est débloqué).

….Lisa commençait à être fatiguée, son Martiniquais lui faisait un cake par téléphone. Je l’ai raccompagnée à sa voiture, lui demandant encore une fois de bien réfléchir à cette histoire de coloc’ et, si elle avait d’autres questions à me poser, qu’elle n’hésite pas. Bisous, câlin, je remonte au Toit tandis qu’elle se tire.

….Verre de rouge et clope au bec, seul à la table, pensif, je regarde vivre la faune de la terrasse et me pose toujours cette éternelle question : Comment font-ils ? Peut-être que c’est cela, aussi, un écrivain : un être tellement inadapté qu’il a développé toute une stratégie pour se tenir à distance, et ainsi décrire le monde de ceux qui, si noyés dedans, sont incapables de prendre le recul suffisant pour le disséquer. Ou un truc comme ça ouais…
….À mon deuxième verre, la terrasse s’est remplie d’un coup. Yann avait fini son show. J’ai vu Phèdre, Phèdre m’a vu, et elle et la jolie petite Belge blonde sont venues s’asseoir à ma table, accompagnées d’un gars dont la chevelure n’avait rien à envier à celle de notre divin charpentier. Après un peu de blabla, je me suis tourné vers la jolie petite Belge blonde, à ma droite.
….— Alors, ça t’as plu l’hypnotiseur ?
….— Pffff ! Moi les prises de pouvoir…
….Et vous n’aurez pas droit à la conversation la plus digne d’intérêt de cette chronique. Deux raisons à cela : Primo, je commençais à en avoir un peu dans le nez et secondo-deuziiiio, je me suis mis à planer d’un coup.
….Cette fille, cette phrase qu’elle venait de dire, d’un air agacé et sublime, c’est apparu comme quelque chose de rare et de précieux, irrémédiable et sans aucun prix. Et on a parlé, et on a parlé, et c’était merveilleux, fin, haut de gamme et sans prétention. Un vrai délice de conversation. Inestimable.
….Cette fille me plaît. Elle est belle, intemporelle, réfléchie, donne des avis pensés et non pas rabâchés. Et cette beauté délicate… Je me suis dit que ça devait être reposant une compagne comme elle, avec qui discuter sans vouloir avoir raison, simplement pour le plaisir de se draper dans son intelligence. Je ne voulais plus quitter cette conversation, je ne voulais plus la quitter. Et donc je me suis autoniqué : j’ai commencé à vouloir désirer qu’elle m’aime et moi j’ai commencé à m’ouvrir. Intérieurement, j’ai balancé une petite demande au ciel pour savoir si je pouvais l’avoir gratuite… Mais la commande est mal passée.
….La fille aux yeux clairs de tout à l’heure (celle qui parle fort) a présenté Cro-Magnon-cheveux-filasses à Phèdre. Cro-Magnon s’est avancé à moins de cinq centimètres de son visage.
….— C’est toi Phèdre ?
….— Oui.
….— Je suis le père de tes futurs enfants.
….Moins de deux minutes après, ils se roulaient des galoches grosses comme ça. Si j’avais payé, Dieu aurait-il mis plus de soins à correctement effectuer ma commande ? J’ai vidé mon verre d’une traite et en ai commandé un autre. La discussion avec la jolie petite Belge blonde avait repris, alternée qu’elle était de coups d’œil hallucinés vers le nouveau couple.
….Tout à coup, un sifflement me détruisit l’oreille droite.
….— BON ALLEZ MAINTENANT TOUT LE MONDE DEHORS !!
….Je me retournai. Un grand noir avec des locks, jamais vu ici, jouait au videur.
….Second sifflement, avec les doigts en crochet dans la bouche – truc que j’ai jamais réussi à faire. J’ai senti mon tympan vriller.
….— ALLEZ ALLEZ ! SORTEZ LA FÊTE EST FINIE !
….Troisième sifflement hurlant. Là, vraiment, j’en avais marre d’avoir mal.
….— OW ! T’as fini de m’éclater l’oreille ouais ?
….— Ben écoute, si t’es pas content tu dégages !
….( mais il est louf le gars ! et tous les moutons qui l’écoutent !)
….— Attends, tu me donnes pas d’ordres toi.
….Baston de regards. Combat de coqs à la con. Malheureusement, un des deux coqs n’en avait rien à faire de gagner, il ne voulait simplement pas se laisser faire.
….Finalement La Jolie Petite Belge Blonde m’évacue, on part continuer notre conversation à l’intérieur. Je me retrouvais de nouveau dans les draps douillets de sa voix… Mais moins de deux minutes après le même mec a rappliqué, à l’intérieur cette fois.
….— Dis, tu veux qu’on discute de ce qu’il s’est passé tout à l’heure ?
….— Y’a rien à discuter, j’suis pas ton chien. Personne ne me siffle et ne me donne d’ordres. Point barre.
….Il s’avance, casse la distance, je recule d’un pas. S’il te plait, t’approche pas plus sinon je vais être obligé de t’éclater. Et ça va gâcher ma soirée. Et je passe une bonne soirée.
….Je dois sans doute revoir mon sens de la communication.
….Je voulais qu’il arrête de me faire mal aux oreilles, pas qu’il me casse les couilles. Et là, tout ce que je désirais, c’était continuer à me noyer dans la voix de la Jolie Petite Belge Blonde.
….Mais fallait croire que ce soir mes souhaits se trompaient exprès de correspondance…
….— Viens on va dehors pour discuter.
….— Si on va dehors, y’en a un de nous deux qui va aller à l’hôpital. Tu veux pas plutôt finir de passer une bonne soirée ? Toi avec des potes et moi ici.
….Après quatre coupures de parole, j’ai bien compris qu’il n’avait aucune envie de discuter. Ça m’a fait penser à Kant : « Si tu te fais ver de terre, ne te surprend pas si on t’écrase avec le pied. » Ce toquard voulait m’imposer sa connerie, me pisser dessus son discours et sa supériorité. C’est tout. Alors, j’ai fermé les écoutilles et fait en sorte que l’adrénaline ne monte pas trop, histoire de réagir correctement, que ça merde ou non. Je suis loin d’être une force tranquille à la Gabin dans le Grisby. Et je le regrette.
….— Blablabla… la patronne elle avait besoin de faire le ménage et blablabla… et toi tu fais le kéké…
….Alors, prendre la serveuse pour la patronne, et moi pour son chien tout en inversant les rôles sur une expression vieille de vingt ans, je me suis dit que le pauvre avait dû sniffer toute la Colombie et donc, en même temps qu’il me parlait, je lui ai mimé la première partie de « Blabla car », avec la bouche, juste pour voir. Ça a marché vu qu’il est allé dans la rue, furax, voir si une voiture l’attendait. (On l’a depuis retrouvé desséché, avec le pouce en l’air et les locks blanchies par le soleil.)
….— Je crois que vous vous êtes simplement mal compris, a balancé la JPBB.
….Il n’y avait rien à comprendre. Le patron du bar, je le connais, c’est un pote. Lui en revanche, je ne l’avais jamais vu, pourtant je viens souvent ici. Alors, le jour où il arrivera à vivre dans ma peau, à supporter son poids et son histoire, peut-être, je dis bien peut-être qu’il aura le droit de me soumettre un avis. Mais en aucun cas une autorité de pouvoir. Joe a eu de l’autorité sur moi, une autorité douce – comme la JPBB. Joe avec son savoir sur le whisky, la jolie miss sur d’autres sujets. Personnellement, je vois l’autorité – valable – comme une énergie en mouvement. Nous nous disons bonjour, normalement, personne à ce moment-là ne cherche à dominer l’autre. Puis nous discutons. À un moment, il se pourrait que je vous demande votre avis sur un sujet. Je vous transfère donc une certaine « supériorité », à ce moment-là, car votre savoir et votre sagesse m’intéressent sur CE point. Et vice versa. Ne dit-on pas de Rimbaud qu’il fait « autorité » chez les poètes ? L’est-il par une supériorité de talent, ou par une prise de pouvoir violente ?
….Voilà l’autorité respectable, l’autre. Car celle du pouvoir, avec ou sans majuscule, je lui chie à la gueule. C’est MA vie, personne n’y touche sauf moi. Je sais, c’est bizarre comme discours. Moi ce qui m’apparait bizarre c’est tous les autres moutons obéissants sur un coup de sifflet. Appelez-moi Mr Bizarre, ou d’une autre étiquette si ça vous branche, pour moi le deal reste le même : mon territoire se limite à mes pompes, et on ne marche pas sur mes pompes. Personne. Et mes pompes en échange font attention à ne marcher sur personne en retour. C’est cela la liberté, et sa seule condition est un peu de courage de temps en temps. Vous me trouvez orgueilleux ? ….Possible, mais cet orgueil-là est magnifique.
….Putain il m’avait saoulé ce mec, et il avait tout cassé !
….Il m’a fallu trois clopes pour redescendre, mais j’y suis arrivé, et je crois sans le montrer.
….Sur le trottoir du dehors, Phèdre et Cro-Magnon se roulaient toujours des galoches. Là, ils en étaient même à expérimenter la main au cul. Je me suis tourné vers la Magnifique JPBB, dans l’illusion débile de croire que rien dans la conversation n’avait été brisé.
….— Comment tu t’appelles au fait ?
….— Delphine.
….Delphine… Évidemment. Tout entière un poème de Baudelaire. Après, elle n’était pas si parfaite, elle a comparé ma façon de lui dire un peau aime à du Slam.
….— J’aimerais beaucoup te revoir Delphine.
….— Qui sait ? Il faut laisser les choses faire…
….— Tu crois en la Destinée toi ?
….— Le hasard fait bien les choses.
….(pas pour moi, jamais. Si la vie m’a mené là pour que je l’écrive et que l’écriture ne marche pas, comment me faire rembourser l’arnaque ?)
….— Et comment tu trouves l’île au fait ?
….— C’est difficile d’être loin de mes proches. Heureusement que mon copain arrive bientôt parce que c’est dur d’être au paradis sans les gens que tu aimes.
….On y était. La Jolie Petite Belge Blonde avec son visage issu d’une autre civilisation était maquée. Évidemment. La voilà la véritable violence de la journée. Cette fille ne t’aime pas et il n’y a aucune chance pour qu’elle t’aime.
….Comment il disait l’autre ? Les belles sont rarement libres et les libres rarement belles c’est ça ? Faut dire que j’arrive à un âge où il faut se méfier des femmes célibataires, elles sont souvent cinglées.

….Me faire péter la gueule ne me fait pas peur. Mourir pauvre ne me fait pas peur. Me révolter contre le monde entier ne me fait pas peur. Mais ne pas être à la hauteur, ne pas être aimé par les gens que j’aime ou que j’ai envie d’aimer me terrifie et me déchire dès que j’ouvre les yeux jusqu’au moment où je les ferme. Trouver des techniques pour fuir la douleur ne marche pas toujours. Rien ne me fait plus peur sur la terre que la douleur.
….Sauf les femmes, ou LA femme. Lorsque je fréquentais les sites de rencontres, le cœur explosé, j’en avais tellement rien à faire d’être aimé ou pas, tant j’étais verrouillé, que j’ai dû baiser la moitié des filles inscrites se trouvant dans le sud. Mais quand une femme me plaît, que j’ai envie d’y mettre le temps et les formes, ça foire toujours à un moment, j’ai le cerveau qui flanche et je perds mes couilles.
….Question de parcours.
….Cro-Magnon y est allé direct, à vol d’oiseau, et il a cueilli Phèdre. Moi, je flippe tellement si une fille qui m’attire VRAIMENT, que je tiens à être sûr de ma destination. Alors je passe par la route, et, comme je n’ai aucun sens de l’orientation – et que dans le fond je suis un timide – je me paume toujours dans des impasses, et quand j’arrive à destination, la fille est partie, cueillie par l’oiseau.
….Trop de peur de la petite pique émotionnelle, celle d’être quitté, de m’embarquer dans une histoire, m’y plonger et qu’au final, pour un oui ou un non, une dispute à la con, la fille me dise « c’est fini, je t’aime plus ». Et moi je suis là et je souffre d’un amour mort que je suis le seul à pleurer. Parce que je me suis ouvert, j’ai voulu donner de moi. Comme si donner, à chaque fois, c’était le payer.
….Un vrai canard à cinq pattes qui veut tout sans savoir comment l’attraper.
….Je suis le Jean Claude Dusse de la littérature…

….Pas de rêve à projeter donc, pas avec elle. Et pas non plus la force de vouloir l’arracher à l’autre. Alors j’ai tout blindé au-dedans de moi, maudissant encore une fois le fait d’avoir un peu ouvert la carapace…
….Il était tard et tout le monde se barrait – vers le bas de la rue bien entendu, vu que moi je montais. J’ai salué vite fait de la main, sans qu’on me réponde et, sans trop tituber je suis rentré chez moi. Après avoir foncé dans la table basse et m’être écrasé le nez dans une porte (mais qui a foutu cette porte là ?), j’ai enlevé mes Doc, mes chaussettes, mon t-shirt et me suis vautré dans le lit. Le ventilateur tournait sans pour autant évacuer cette chaleur dans la chambre, digne d’un four ou d’une âme brûlante. L’ivresse commençait à descendre, le mal au crâne à monter. J’ai fumé une dernière clope, histoire de jouer jusqu’au bout la métaphore de ma vie grise évanouie dans des courants d’air. Puis j’ai pris une décision : Puisque je payais trop de travers mes demandes, je ne demanderai plus rien. Quitte à ne pas recevoir ce que l’on souhaite, autant recevoir du gratuit non ? Ça nous laisse seul juge de sa valeur. Bien entendu elle sera moindre que si on l’avait payée. Mais il faut croire que je suis trop pauvre en humanité pour trouver le commerce équitable…

2 Comments

  1. Antonio exposito 11 décembre 2017 14 h 17 min

    Je ne sais comment tu comptes qui t’a lu, je ne sais si cela compte. Mais je peux laisser un mot qui sera coche, si tu veux.

    • L'Écrivain Souterrain 13 décembre 2017 8 h 22 min

      Salut Expo.
      Honnêtement – et sans trop y accorder d’importance – je me base sur les données statistiques du blog (jet pack et google analytics). Le plus important pour moi, c’est de gagner des lecteurs par le bouche-à-oreille et le partage. Mais si tu veux laisser des commentaires, tu fais ce que tu veux.
      Bonne journée à toi.

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