la Une de la semaine

Chronique Souterraine #12 – Le Conditionnel du Présent

 

Je pourrais vous dire que depuis deux semaines, à cause d’un gros truc un peu dur à avaler, j’ai une toux qui me fait cracher des morceaux de gorge goudronnés gros comme ça – si je ne file pas aux chiottes pour vomir mes tripes, toujours à cause de la toux, et de ce gros truc dur à avaler.

Je pourrais vous parler du fait que j’ai commencé à mettre en page mon roman et que je commence à comprendre pourquoi les éditeurs se prennent autant d’argent. Entre les éternelles fautes qui passent à la trappe, malgré la deux cent cinquantième relecture, le temps de la mise en pages (quatre chapitres en quatre heures, vous voyez un peu la rentabilité et le temps passé lorsqu’il y en a quarante-sept), où il faut TOUT vérifier, de l’espacement des mots aux mesures de la marge, cet exercice est une plaie. Et puis il casse le rythme. Moi qui écris assez rapidement, l’attention demandée ici prédispose à la lenteur, et l’exigence que je me fixe pour donner un produit parfait me pousse à la déprime (et parfois même vers la folie je crois…). Comment ne pas se sentir d’une grande imposture lorsqu’il reste toujours des erreurs ? Une amie écrivain(e) m’a dit « T’inquiètes pas. En ce moment je suis un train de lire une ancienne édition d’un livre de Marguerite Yourcenar. C’est truffé de fautes d’orthographe et de typographie, pourtant c’est édité par Gallimard ». C’est gentil de sa part, mais ça ne me console pas.

 Je pourrais vous parler histoire politique… Ça me titille. Mais on va dire que je vais vous foutre la paix avec ça dans cette chronique pour mieux vous accabler une autre fois du point commun existant entre le féminisme, Arsène Lupin, Interpol, la chaise électrique, la première grande organisation non gouvernementale à échelle mondiale, l’individualisme, les égouts de Paris bouchés en une semaine à cause du trop de sang versé, un livre très bon mais passé à la trappe d’Émile Zola et une chanson populaire française qui invite à danser en vivant le son de l’explosion.

Je pourrais vous dire que vendredi soir je suis sorti au bar. Que j’en ai – comme d’habitude – observé la faune, et que, pour la première fois de ma vie, je n’ai trouvé PERSONNE de beau. D’ordinaire, que ce soit un homme, une femme, un enfant ou un paquet de clopes piétiné, il y a toujours un peu de beauté à dénicher, une allure, une certaine classe, une élégance, un corps bien fait, un sourire ou des yeux particuliers. Là, rien ! Tout était superflu, banal et sans âme. Je me suis demandé qu’elle genre de gars j’étais en train de devenir ? Une migraine grosse comme ça m’a pris (la tête). Couché à dix heures.

Je pourrais vous dire que je me suis réveillé dans un hôtel miteux, mais je le garde pour tout à l’heure.

Je pourrais ajouter que finalement, je me suis réveillé une heure et un cunni plus tard, d’attaque, et que nous sommes allés boire de la tequila avec la bénéficiaire du cunni. Sur le front de mer, la vie abondait. Nous l’observions. Elle, sans doute pour passer le temps, moi, par déformation professionnelle. Puis on a vu cette fille : les tifs tirés à s’en arracher le cuir chevelu, jolie brune fine, le corps bien serré dans une robe étroite et bordeaux, perchée sur ses talons noirs, elle avait cette classe des néo bourgeoises à l’allure réservée. Le genre qui donne des ordres jusque dans ses SMS. La fille avec qui j’étais s’est exclamée « Elle se kiffe elle ! » Ça m’a bien fait rire.

Je pourrais vous raconter qu’on a remis ça le samedi soir – malgré notre pauvreté – qui ne nous empêche pas de vivre mais simplement de dormir sereinement si l’on est pas ivres. Qu’à un moment un groupe de femmes est passé devant nous alors que nous étions assis à l’entrée du Toit, et que j’ai soufflé à l’oreille de ma maîtresse :
« Celle-là est une lesbienne.
— Non ? Tu crois ?
— Pas besoin, je sais. Va lui demander si tu veux. »
Ma maîtresse s’est levée – la grande classe de la discrétion– pour aller demander à l’autre si elle n’était pas lesbienne. « Non, désolée. » a répondu la lesbienne. Outre le fait que c’était une menteuse, ce « Non, désolée » me laisse toujours aussi perplexe. Un exercice de langage énorme.
Je dis que c’était une menteuse – même si dans le fond on s’en fout, elle fait ce qu’elle veut de sa chatte et de toute façon, le cercle des filles cent pour cent hétéros tend à fondre aussi vite qu’un morceau de banquise au Sahara – parce qu’au cours de la soirée, elle est retournée voir ma maîtresse (je dis maîtresse because je hais viscéralement le terme « plan cul » et comme je n’ai pas encore décidé si j’avais des sentiments ou pas, ça se pose là comme terme) pour lui dire que oui, elle était lesbienne et que de plus, elle aimerait bien que ma maîtresse le soit aussi pour la fin de soirée.

Je pourrais vous dire que j’ai rencontré un couple. Et qu’en faisant ma pub à la femme, le type s’est exclamé « J’ai rencontré L’Écrivain Souterrain ! », en mode genre style j’étais son idole alors qu’il n’avait jamais entendu parler de moi avant. Ça a eu son effet comique. Puis il s’est tourné vers ma maîtresse et lui a dit « Tu le connais toi aussi ?
— Je passe même la nuit avec lui ce soir.
— Ouah la chance ! »
J’ai vérifié : je n’ai gagné ni lecteur ni abonné depuis.

Je pourrais vous dire qu’on m’a comparé plusieurs fois – dont deux samedis – au mec de la série Californication et que, si au début je trouvais ça cocasse, là ça commence à me courir.
Je pourrais vous parler de ce truc étonnant qui se passe sur les réseaux (a)sociaux depuis un petit mois et où on dit que la parole des femmes se libère du joug de la domination masculine à coup de hache qui tague « balancetonporc ». J’avais envie d’en faire un « balancetatruie » mais je n’ai toujours pas bien pigé comment marche Twitter.

Je pourrais vous raconter comment je me suis conduit comme un vrai porc ce soir-là dans la chambre d’hôtel avec ma maîtresse. Je crois que j’ai vu trop de pornos où les femmes se faisaient maltraiter.

Je pourrais vous parler de tout ça. Je pourrais…

Mais je préfère vous parler de dimanche matin. Du fait qu’il n’y a rien de plus savoureux que de se réveiller dans une chambre d’hôtel aux murs cloqués, avec les pâles du ventilateur qui prennent la poussière sous un plafond de bois d’un autre temps. Le cerveau pèse, le ciel est lourd, et vous prenez le lavabo pour des latrines. Tout va bien. Un doux chaos de blues pesant. Vous abandonnez l’hôtel et allez tâter la rue. Une brocante se tient pas loin, sous la chaleur grise au bord de la place. Vous voyez une machine à écrire impeccable et vous maudissez votre manque de thunes. Puis vous maudissez le fait que la thune existe. Vous quittez lentement votre bulle. Malgré votre comportement de la veille, votre maîtresse vous offre pour cinq euros – et votre insistance – un réveil à l’effigie du premier album d’AC/DC. « Interdiction de le nettoyer » qu’elle vous fait. Il est onze heures du matin. Vous prenez une bière et un poulet grillé ketchup-mayo pour le petit déjeuner. Vous êtes vivant et vous êtes le seul à le savoir. Vous vous croyez dans une époque qui n’existe plus. Une époque dont vous avez la nostalgie sans l’avoir vécue. Mais vous n’avez plus rien d’original. Vous faites partie de la génération remake. Votre bulle va péter, mais en attendant, vous savourez un des grands moments de votre vie. Vous puez la sueur, les relents d’alcool et la liberté. Comme une fusée, vous êtes sorti tout droit de la planète « système », et, en orbite dans votre univers « marginal », vous vous rendez compte qu’il est impossible de réintégrer la planète « système » aussi facilement que vous l’avez quitté, avec le même angle d’attaque, votre atmosphère cramerait votre fusée. En errance orbitaire, avec votre point de vue décalé, vous êtes content de votre métaphore, avant que ne se rappelle à vous que l’univers peut vous étouffer et qu’il est bien plus « sage » de réintégrer votre prison oxygénée. La bulle est pétée, vous finissez votre poulet.

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