Témoignage, Une de la semaine

Frauder pour survivre – quand travailler au noir devient une nécessité

La gauche qui virevolte, la droite qui s’enrhume
J’écoute et dans mes poches j’ai toujours pas une tune
TRUST – Toujours pas une tune

 

Avant-hier je suis tombé sur une vidéo de l’excellente chaîne YouTube de l’Institut des Libertés, présentée par le non moins excellent Charles Gave. Si vous ne connaissez pas encore, je vous encourage fortement à vous abonner à sa chaîne ET à son site ( Tous les liens et toutes les sources sont en marron gras dans le texte et seront données à la fin).

Monsieur Gave recevait comme invité ce jour-là Monsieur Charles Prats, magistrat de métier, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Cartel des fraudes Tome 2. N’ayant pas encore lu le livre, je vais m’appuyer exclusivement sur les dires de ces messieurs durant la vidéo…

Monsieur Charles Prats semble faire depuis plusieurs années un long travail de recherche pour voir d’où viennent les fraudes en France, notamment sur les cartes Vitale, ou les pensions de retraite touchées par des étrangers n’ayant jamais travaillé en France. Dans le début de la vidéo ci-dessous, il parle un moment du travail au noir, expliquant que la mentalité de la fraude était devenue monnaie courante et que les gens n’avaient aucun scrupule à travailler ou à faire travailler illégalement en France. Si je suis en accord avec l’essentiel de ce qu’il dit, je me dois tout de même d’y apporter une nuance jamais prononcée dans cette vidéo : Parfois (je dis bien parfois), travailler au noir devient purement et simplement une question de survie.

Avant que certains d’entre vous ne se mettent à bondir d’indignation devant cette dernière phrase, je tiens à vous signaler que l’histoire qui va suivre est totalement vraie, car vécue par votre serviteur dans les années 2010.

 

Avertissement : je ne suis pas là pour casser ces messieurs que j’admire, bien plus instruits et sages que moi, mais simplement pour leur apporter une nuance que je trouve regrettablement absente de leur vidéo et qui pourrait se résumer ainsi : les travailleurs pauvres n’ont VRAIMENT plus une tune.

 

 

0 – Préambule

Je me souviens de l’histoire de mon père, fils de maçon immigré espagnol, qui ayant raté son bac à la fin des années 70 a commencé sa carrière dans les défunts PTT, à France Télécom. Il a débuté au plus bas de l’échelle salariale, intervenant la nuit sur des lignes téléphoniques coupées par des intempéries puis, absorbé et formé par l’entreprise (ce qui n’existe plus aujourd’hui), il a fini sa carrière avec un statut et un salaire de cadre. Digne représentant de la classe moyenne de l’époque, il touche désormais sa retraite, pas énorme mais correctement confortable, l’ascension sociale a fonctionné pour lui.

 

1 – La vie (pas si) précaire et stupide de l’intérimaire

À moi maintenant, dans les années 2010, je vivais dans un petit appartement dans le centre historique de Manosque (Alpes de Haute Provence), ville de Jean Giono et, à partir de 18 heures, ville sans vie. J’avais 25 ans à l’époque, déjà séparé de la mère de mon fils, je trouvais un emploi d’intérimaire dans une usine de charcuterie. Mon travail consistait à rester les pieds plantés devant une machine à étiqueter des saucissons. Je ne faisais que ça, de 8h à 15h30, sous un hangar blanc climatisé éclairé par des néons blancs : prendre les saucissons un par un pour les mettre dans cette satanée machine, les voir tourner, s’étiqueter, tomber dans des caisses, mettre les caisses sur une palette, ranger la palette pleine, en prendre une vide, recommencer. Toute la journée, tous les jours, pendant un an et demi. L’enfer de Ford version charcuterie !

Il n’y avait rien à comprendre, peu à apprendre. Seulement encaisser la douleur d’un corps statique, dans le bruit de l’air compressé et la poussière des moisissures.

Tous les deux mois et demi j’avais droit de la part du chef d’équipe à un « on n’a pas besoin de toi cette semaine, reviens après ». Tous les deux mois et demi j’avais donc un trou d’une semaine de salaire que je comblais – parfois – en travaillant au noir pour des maçons ou des agriculteurs. J’ai compris des années après cette combine. Si mes souvenirs sont bons, au bout de trois mois de travail sans interruption dans la même boîte, le patron de celle-ci devait proposer à l’intérimaire un CDD (ou un CDI je ne sais plus). Par ce petit système de période d’inaction trimestrielle, j’imagine que mon statut de travailleur sous location avait ses avantages…

 

Mes entrées d’argent

Parlons argent, maintenant, puisque c’est le sujet.

Je me rappelle très bien mes virements de fin de mois (lorsque ceux-ci étaient complets) : 1287 euros. À cela s’ajoutait une aide de la CAF de 240 euros. Je me rappelle payer 520 euros de loyer (il en coûte 100 euros de plus aujourd’hui) et une pension alimentaire pour mon petit de 120 euros. À cela s’ajoutait la bouffe, les clopes (sale et chère habitude), les charges d’eau, d’électricité, internet, assurance de la bagnole, essence, forfait du téléphone, une saloperie de crédit à la consommation à 12% pour la machine à laver bref, vous connaissez la musique.

Comme le JAF (Juge aux affaires familiales) dans sa grande justesse, m’avait condamné à la torture en ne me permettant d’être avec mon fils de 2 ans que 2 jours sur 14, et comme sa mère ne me donnait rien, il y avait un budget renouvellement de fringues et couches assez conséquent.

Le reste de mon argent passait dans l’aménagement mobilier de mon appartement. À mon arrivée, je n’avais en tout et pour tout qu’un lit une place (dont on peut facilement se faire évacuer en pleine nuit par un petit bout de dix kilos dormant sur le dos) et quelques cartons. Conforama, Emmaüs et la Halle aux Vêtements m’ont beaucoup apprécié durant cette période. 

Mais l’un dans l’autre, je me rappelle m’en sortir. Je ne roulais par sur l’or, je ne faisais pas de grandes économies mais, quand les gitans ne me volaient pas les roues de la bagnole sur le parking (sans avoir la délicatesse d’antan de placer un agglo’ sous la bagnole histoire de ne pas défoncer le disque de freinage – la classe des voleurs est une chose perdue), je m’en sortais.

Tenant ma comptabilité au cordeau, je n’étais que très rarement à découvert.

 

2 – L’appauvrissement par le CDI au SMIC

Après un an et demi de ce cirque, comme j’étais un travailleur sérieux, ponctuel, volontaire et poli, bien qu’un peu bavard et rigolard, le patron de la boîte m’a proposé de signer un CDI. Même boulot abrutissant, mais avec un statut comparable pour moi au Graal. Je me voyais déjà la tête hors du trou, gravir les échelons et accéder un jour à la propriété. Pour un père célibataire, le rêve !

 

 ERREUR !!

Si la boîte d’intérim’ transforme les jours de congés en argent, le CDI fait l’inverse. Nouveau salaire net : 1050 euros. Et en même temps, la CAF, voyant mon changement de statut, a divisé par deux mes aides au logement, l’équivalent de la pension. Une perte sèche de plus de 300 euros ! Je ne me rappelle plus exactement le montant des calculs mais je me rappelle que, charges fixes comprises, il ne me restait pas plus de 150 euros par mois pour l’essence, la bouffe, les clopes et les fringues du Petit. Même en arrêtant de fumer, ce n’était pas tenable.

Je suis donc allé voir le patron pour lui expliquer la situation et demander une augmentation. Après tout, il me connaissait. Sa réponse a été la suivante : « On verra… dans 6 mois ». Je n’avais pas 6 mois.

Sitôt signé, le CDI fut cassé à l’amiable et je m’inscrivais au chômage. J’avais droit à quelque chose comme 900 euros par mois pendant un an. Comme j’étais bosseur et qu’en ruralité le travail ne manque pas, je me faisais autant sinon plus parfois en travaillant pour 10 euros de l’heure au noir. Cela reste encore à ce jour la période la plus fructueuse de ma vie.

J’ai fait cela pendant plusieurs mois avant d’accepter, sous l’impulsion d’un ami qui aujourd’hui ne l’est plus, un boulot sur le chantier du Stade Vélodrome de Marseille, alors en rénovation. Et ce truc-là m’a mis dans la mouise comme jamais, mais c’est une autre histoire…

 

3 – Moralités (il est mort alité)

Aujourd’hui encore, analyser cette période et en dégager des leçons pertinentes m’est assez difficile. Essayons tout de même. Voici le tirage dans le désordre :
– Il est bon d’acheter des boulons antivol pour les roues de sa voiture.
– Le travail à la chaîne déshumanise et ruine l’esprit.
– La Justice familiale est injuste.
– Le fait que la CAF distribue ses allocations par rapport au statut social et non au salaire net horaire est d’une stupidité sans non.
– Fumer coûte cher.

Plus grave encore :
– Le niveau du SMIC n’incite pas les gens à bosser.
– Un père célibataire avec un CDI au SMIC, s’il n’est pas propriétaire, est un clochard en sursis. Contrairement à l’époque de mon père, au salaire minimum, la sécurité de l’emploi rime avec insécurité budgétaire.

 

4 – Postambule (??!!#@*/!!)

Philosophiquement cette situation est préoccupante et très complexe, car elle joue à la fois sur le niveau et le coût de la vie pour chacun d’entre nous, mais aussi sur la notion de ce que sont les rôles du travail et du travailleur au sien d’une société, ainsi que celui des aides sociales desquelles j’ai alternativement cotisé et profité. Il faudrait, je pense, un bon gros livre pour décortiquer tout cela, je ne sais pas si ce travail a été fait, et j’avoue ne pas avoir toutes les armes intellectuelles ni la méthode pour produire un tel ouvrage.

Pour finir, je dirais ceci : s’attacher à un patron, signer un contrat, veux dire de notre part que nous acceptons (consciemment ou non) d’abandonner une grande part de notre liberté (7 heures de temps de vie par jour + les transports) en échange de la sécurité financière. Être sans emploi signifie l’inverse, toucher une prestation comme le chômage (ou le RSA) réduit la part d’insécurité tout en limitant aussi la liberté (lorsque, normalement, on ne touche par de revenus illégaux).

Contrairement à ce que certains crétins en cravates dans les hautes sphères le pensent et le proposent, je ne pense pas qu’il faille soit supprimer totalement le chômage soit promulguer un revenu universel à tous. N’oublions pas que le chômage, contrairement au RSA, est une assurance pour laquelle le travailleur a cotisé.

L’un des vrais problèmes, pour moi, c’est que les boulots les plus pénibles, les asservissements les plus grands, ne sont pas rémunérés à leur juste valeur, alors que la liberté, elle, bénéficie dans ce cas d’un parachute sécuritaire assez étrange, bien que louable.

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quelque chose cloche…

Bien entendu, tout ceci marche dans le cadre du salariat. L’entrepreneur, lui, n’est pas logé à la même enseigne.

Ce que je tiens à dire c’est que, en ce qui me concerne, je ne travaille pas au noir par vocation ou par plaisir, encore moins pour volontairement ne pas cotiser aux solidarités de mon pays, même s’il est depuis des lustres mené par des traîtres. Tout le problème vient d’un Smic trop bas par rapport au coût réel de la vie. Mais monter les salaires signifierait que les ânes qui nous dirigent prennent un ensemble de décisions (notamment migratoires et monétaires) que leur lâcheté et leur dogme interdisent formellement.

 

Voilà, messieurs les Charles, je ne sais si vous lirez ceci un jour, mais cet éclaircissement à votre vidéo me semblait nécessaire. À vous messieurs, et à vous chères lectrices et chers lecteurs, merci de m’avoir lu jusque-là.

 

Vous avez sans doute d’autres suggestions, des corrections à apporter ou un partage d’expériences, les commentaires sont à votre disposition. Merci d’avance.

 

Lien vers l’Institut des Libertés (que je vous encourage vraiment à suivre): https://institutdeslibertes.org/ .  


Lien vers la chaîne YouTube du même Institut: https://www.youtube.com/channel/UCaqUCTIgFDtMhBeKeeejrkA

Si le livre de Mr Charles Prats, Cartel des fraudes – Tome 2  vous intéresse, vous pouvez vous le procurer ici (lien affilié)

 

 

Et enfin, ci-dessous, la vidéo dont il est question :

 

 

Source de la photo mise en avant : https://www.info-juri.fr/travail-noir-definition-risques

 

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