la Une de la semaine

Chronique Souterraine #9

L’ÉGALITÉ ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES ?
OK, SI TU VEUX.
ET L’ÉGALITÉ ENTRE LES PÈRES ET LES MÈRES
ON EN PARLE QUAND ?

 

« Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé »
Léo Ferré



Vous ouvrez les yeux.
Vous êtes trempé de sueur.
Votre sueur pue.
Vous regardez votre montre : 15h 25.
Le ciel est lourd.
Vous avez dormi une bonne heure.
Vous regrettez de ne pas avoir dormi plus.
Vous rêveriez de pouvoir dormir mille ans et davantage.
La fuite dans le sommeil.
Le paradoxe de l’homme qui se veut libre.
Le paradoxe de l’homme prisonnier de ses désirs.
Le déchirement de l’homme qui doit choisir entre sa vie et ses devoirs, sachant que ses devoirs lui coûteront la vie.
Exactement lorsqu’une partie de toi tend à prendre un élan
et qu’à peine lancée, l’autre partie la tire en arrière.

Ce qui s’est passé ?
Des nouvelles du P’tit.

Ton fils m’as dit « Je suis en colère parce que Papa est parti à la Réunion. »
Il a neuf ans et commence à comprendre des choses.
Si tu veux encore construire une relation avec lui. C’est maintenant.

J’ai envie de crever et que le monde crève avec moi.

Il était une fois un coup de téléphone.
Mon ex, Sarah. Je l’ai quittée y’a trois semaines.
J’ai rencontré une déesse y’a deux semaines. La déesse est à côté de moi, elle me demande si je l’aime. J’aime la déesse, mais je n’aime pas ce coup de téléphone de Sarah.
Avec la déesse on rêve d’amour, de voyage et de campagne.
De grandir et d’apprendre à connaître le monde.
D’apprendre à se connaître, soi et l’autre.
« Je suis enceinte » balance Sarah au téléphone.
La déesse vivra d’amour, de voyages et de campagne sans moi.

Coupé en plein vol, en plein élan.
Voilà sans doute pourquoi je réponds rarement au téléphone.

Il était une fois une jeune fille que je n’aimais plus qui me montrait tout sourire ses échographies.
Il était une fois un mec qui se barrait en résistant à l’envie de balancer son pied dans le ventre de la jeune fille.
Neuf mois c’est pas assez long pour observer sa vie s’enfuir, foirer ses études et tout le reste.

Il était une fois un enfant que j’ai vu naître,
qui m’a fait pleurer toutes les larmes d’amour que je pouvais lui donner.
J’ai pu au moins choisir le prénom :
Diego
comme Zorro
et comme la chanson de l’homme libre dans sa tête.

Puis Sarah rencontre un autre homme
le genre « personne ne parle à MA femme quand je suis pas là ».
sauf qu’il a la couleur de peau à se faire passer pour une victime
alors c’est moi qui ai tord lorsque je balance
« là en l’occurrence on parle de la Mère de mon fils, et t’as rien à faire dans les discussions entre elle et moi, alors tu dégages ! »
Le petit est là, il a un an et demi, même pas. Et je vois ses grands yeux craintifs perdus dans le canapé – et dans moi – lorsque le ton monte.
Que dois-je faire mon fils ?
J’ai envie de fracasser les cervicales de l’autre dans l’escalier.
Au moins il se tairait…
Mais je reste calme, alors,
l’autre abruti éclate
« C’est MA femme et si c’est pour qu’elle se prenne une bite dans le dos c’est pas la peine j’me casse »
Ils sont ensemble depuis quoi ? Trois semaines ?
L’autre abrutie laisse faire.
L’autre merde continue, moi je ne bouge pas. Je reste perdu dans les yeux du Petit.
Que dois-je faire mon fils ?
« Allez, c’est bon, j’appelle la Police !
– Parfait, appelle-la la Police, je suis dans mon droit.
– Allez, c’est bon, j’appelle mes potes !
– Parfait, appelle-les tes potes, on va sur le parking et même si vous êtes quinze je vous prends et je vous partage tous. »
J’ai dit ça très calmement, y’a qu’eux qui crient.
Comme la colère, semblable à la connerie
est contagieuse, Sarah s’y met, prenant le Petit dans ses bras comme caution.
« Allez casse-toi Marc.
– Ça finira pas comme ça Sarah, s’il faut passer devant un juge pour…
– Ok, on ira devant le juge ! Je lui dirais que Diego tu ne l’as pas voulu et que tu t’en aies jamais occupé ! »
J’ai les ongles qui rentrent dans mon poing à m’en faire péter la peau.
Je pars calmement en me disant que c’est pas fini.
Non, ce n’est pas fini.

Je quitte la caravane, mon palais dans la forêt, et ma chambre à la vue infinie
pour un petit appartement en ville, bruyant, étroit,
ma fenêtre donne sur un mur mais
c’est plus « convenable pour un enfant » paraît-il.
Je quitte mon travail de la terre, utile et changeant, pleins de savoirs
pour un boulot d’intérim à la con,
vraiment à la con. Soumission totale et gestes répétitifs.
Hangar, lumière blanche, sale poussière.
« Plus convenable pour un père qui veut du temps avec son fils » paraît-il.

J’ai parfois des nouvelles de la déesse, elle vit dans la campagne en Amérique Latine, au pays du Che
avec son nouveau mec. Moi, entre le Petit et le boulot à la con, ça fait maintenant plus d’un an que je n’ai pas touché une femme. Je n’aurais pas de quoi lui payer un verre de toute façon. Tout ce que je peux mettre de côté passe dans les cadeaux, modestes, de Noël et d’anniversaire.

Ayant pris mon calme pour de la faiblesse
la triple merde qui passe désormais plus de temps avec mon fils que moi m’envoie un SMS un jour :
« pas de face, pas de bite, pédé.
Je baise ta femme devant ton gosse. »
Tant pis pour lui, je peux pas laisser une telle connerie vivante.
Mon prof de combat d’alors, habillé en flic municipal, me croisant avec ma machette et ma drôle de gueule
lui sauvera la vie. Moi, j’éclaterai son sac en gravier à coups de tibia et dormirai avec une chaussure au pied pendant un mois. L’autre me croira faible.
J’appelle le frère de Sarah pour qu’il me file la main sur ce coup.
À l’époque c’était encore un pote.
« Que veux-tu que je te dise ? C’est sa culture, Sarah l’accepte alors…
– Sarah a un radis à la place du cerveau. Et qu’est-ce que j’en ai à foutre de sa culture bordel ? On parle de mon fils là !
– Ah ouais, alors quand on est au Maroc c’est cool mais ici non ?
– Justement, au Maroc je ferme ma gueule. »
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à être aussi cons ?

Renforcée,
Sarah me menace, maintenant c’est le chantage affectif
« Si tu ne fais pas si, Diego tu ne le vois plus.
Si tu ne fais pas ça, Diego tu ne le verras pas. »
J’en peux plus.
J’en peux plus qu’ils se servent de mon fils.
J’en peux plus de leur connerie en nombre.
Je veux juste qu’elle la ferme, que toute cette merde arrête de sortir de sa bouche.
C’est la gifle qu’elle me donne qui fait lâcher prise à ma main autour de sa gorge.

Le Petit a disparu depuis 6 mois
Sarah a déménagé.
Mon Petit de même pas deux ans.
Je ne sais pas où il est
Je ne sais pas ce qu’il vit
Et cette pute de Police qui n’en a rien à cirer !
Si c’est moi qui l’avait enlevé, je serais un monstre
mais quand c’est la mère…
« Oui mais tu as…
– Ta gueule ! Simplement, ta gueule »

Sans lui, cet appartement ne sert à rien
Sans lui, ce boulot ne sert à rien
Sans lui, cette vie ne me sert à rien
Alors je me tue avec un saladier rempli d’antidépresseurs et d’autres trucs et une bouteille de Gin et le tout arrosé de larmes qui n’en peuvent plus de couler depuis des mois.
Sauvé in extrémis par celle qui finira le travail quelques années plus tard
– mais c’est une autre histoire –
Lorsque l’on prend une dose létale à 24 ans pour overdose d’injustice
et de malheur
les gens appelle ça la folie.
Quand on est pas « les gens », on appelle ça le manque d’Amour.
Tout cela sera passé sous silence,
bien entendu, ça aggraverait MON cas.

Six mois d’attente, première fois devant le juge.
Je ne peux même pas m’exprimer.
Ce qui en sort :
j’ai le droit de voir mon fils durant deux heures
chaque quinze jours
au planning familial,
en étant surveillé.
Et une enquête sociale sera faite.
Et la mère on la surveille quand elle pour kidnapping et cervelle d’œuf rance ?
« Oui mais c’est la mère.
– Ah, alors tout va bien ! »

Au planning familial :
On me fait rentrer dans une pièce
J’attends facilement une demi-heure.
J’ai l’âme au bord du gouffre.
Six mois sans lui putain ! Six mois sans vie.
Enfin il arrive.
Qu’est-ce qu’il a grandi !
Qu’est-ce qu’il est beau !
J’en ai les yeux qui pètent
Salut Mon Fils.
Je lui tends les bras et m’approche,
mais lui se colle dans un coin
« Me touche pas ! Me touche pas ! »
Je suis en même temps émerveillé par sa progression du langage
comme j’ai le cœur crevé à l’entendre
« Me touche pas ! Me touche pas ! »
Je me tourne vers la femme qui me surveille.
« Barrez-vous, laissez-moi seul avec lui.
– Je n’ai pas le droit.
– Me touche pas ! Me Touche pas. »
Moi, à force d’encaisser trop souvent sans jamais pouvoir rendre,
je tombe à genoux, et c’est des cascades dans mes yeux et ma voix.
Mais qu’est-ce que je dois faire Diego ? Dis-le moi !
Qu’est-ce que je dois faire mon Fils ?
Finalement il vient, enfin je le sens
enfin je le touche
à peine.
Il a fallu une heure et cinquante-sept minutes pour ça.
La Grande Dame Justice Dans Sa Bonté Exemplaire Ne Nous Octroie Que Deux Heures.
Trois minutes plus tard, je suis de nouveau mort.
La dame du planning familial a l’air satisfait,
elle se pointe vers moi avec un grand sourire :
« Bravo ! Vous l’avez récupéré, mais comme ça ! »
Récupéré ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre de le récupérer ?
C’est mon fils bordel, pas une télévision.

Je retourne donc à cet appartement et ce boulot
que j’avais pris pour lui, mais sans lui.
donc sans âme.

L’enquêtrice sociale vient
Une fois lorsque je suis seul
Une fois lorsque je suis avec le Petit,
ça tombe le jour où je fête son anniversaire. Il a deux ans.

Et puis je lis son rapport.
Ça fait comme si vous suiviez un raisonnement
et que la conclusion du raisonnement foirait totalement le raisonnement.
En gros ça disait ça :
« Chez le Père :
L’appartement est propre, bien tenu, meublé modestement,
petit mais avec une chambre pour l’enfant.
Le père lui dort dans le salon.
Il travaille en intérim et gagne autour de 1200 euros.
Lorsque je lui pose des questions sur ces rivalités avec la mère, il me dit d’attendre que son fils fasse la sieste.
Ensuite, il me dit qu’il regrette seulement le manque de maturité et de dialogue pour le bien de l’enfant.
Avec son fils il se montre patient, affectif, à l’écoute et extrêmement pédagogue.
Il accompagne son fils dans ses jeux.
Chez la mère :
L’appartement est grand, un peu en désordre. La mère à l’air fatigué.
Elle ne travaille pas.
Elle est enceinte de son nouveau compagnon avec qui elle est depuis six mois.
Lorsqu’elle parle des problèmes avec le père,
l’enfant joue seul avec des cubes. Il la sollicite sans cesse.
La mère s’agace.
Lorsque son compagnon arrive, il s’énerve vite en parlant du père.
La mère lui demande souvent de se calmer.
Il me raconte sa vie de jeune immigré, lorsqu’il a commencé à travailler à quatorze ans
(WTF ??!!)
et parle du père comme étant un gros malade.
En conclusion :
Pour le bien de l’enfant, nous préconisons
une autorité parentale conjointe
avec garde chez la mère,
droit de visite et d’hébergement du père
chaque premier, troisième et cinquième week end du mois
ainsi que la moitié des vacances scolaires.
avec versement d’une pension alimentaire de cent vingt euros.
Nous insistons de plus pour qu’il y ait une médiation familiale et une communication entre le père et la mère pour le bien de l’enfant »

C’est ce qui est décidé par la juge.
J’ai envie de foutre le feu au tribunal et à leurs putains de robes !
« Mais c’est ce qui se fait couramment Monsieur. C’est normal. »
– C’est normal de voir son fils quatre jours par mois ?
Et je dois dire merci ?
Mais vous en avez jamais marre ? »
De toute façon j’étais niqué.
Si je ne travaillais pas, on aurait dit que je n’avais pas les moyens de le faire vivre.
Si je travaillais, je n’aurais pas le temps de m’en occuper.
Ce discours, bien entendu, vaut uniquement pour les bites.
Les fouffes sont pas égales pareil à ce niveau.

Bien entendu Sarah refuse la médiation
mais comme c’est la mère… no problemo.
Je ne lui ai jamais parlé directement depuis.
Comme sur l’autorité parentale conjointe qui dit en gros
que les parents doivent prendre ENSEMBLE les décisions quant à l’éducation, la santé, les loisirs et l’orientation religieuse du gamin.
Je n’ai su qu’il avait un problème aux oreilles que lorsque l’on m’a envoyé un papier à signer pour le faire opérer sinon « il risquait de devenir sourd ». Et les maladies infantiles, je ne sais même pas s’il en a eues.
Je ne suis retrouvé avec mon gamin de trois ans me faisant la prière musulmane au milieu du salon durant l’aïd ce qui – même si c’est très bon d’un point de vue ostéopathique – fait hurler de rage l’athée que je suis.
J’aurais aimé que Diego apprenne la musique, les arts martiaux, la gymnastique, l’art et la culture générale.
Il fera du foot.
Je n’ai connu le nom de son école qu’au dernier moment.
Payer (une fortune quand on vit sous le seuil de pauvreté) pour être son oncle, en revanche, je connais.
MAIS, grâce à la Justice de mon pays, je ne saurais jamais ce que c’est que d’emmener mon propre enfant à l’école.
MAIS, la Justice de mon pays, ça ne la gêne pas non plus que je « rende » l’enfant à sa mère devant la gendarmerie, alors qu’il est écrit dans les textes que cela doit se faire au domicile de la mère.
J’en passe…
Bizarrement, lorsque je déballe ça à mon entourage, ça gonfle, j’exagère, j’en fais trop.
Après tout, je vois le Petit non ? Je devrais déjà être bien content.
Un oncle
Pas un père.
Son père est une enflure intouchable sous peine de poursuite raciste.
pôvre petit loulou d’immigré incompris et inconsidéré, je vais pleurer !


Quelques années plus tard, comme le cycle se répète
je suis mort une nouvelle fois d’amour
par les mots de celle qui m’avait sauvé.
Quand tu t’es autant tué, t’as les boules deux fois :
– de voir que La Mort ne veut pas de toi
– de voir que la vie te mutile
Mais, il nait une chose : l’insoumission.
Les règles des vivants n’ont aucune valeur pour les morts
Il faut chercher ses propres règles.

Alors,
j’ai quitté cette ville,
j’ai quitté ce job pourri
j’ai quitté mon fils tant aimé
j’ai quitté mon continent
et j’ai tenté ma vie détruite.
Et me voilà écrivain
avec ce sentiment d’être si vieux déjà…

Il y a une chanson qui dit qu’il n’y a pas de devoirs sans droits.
aussi :
Madame l’inJustice, je vous chie à la gueule comme vous n’avez même pas idée.
Si votre Loi ressemble à ça
qualifiez-moi de hors-la-loi ou de tout ce que vous voudrez.
De toute façon, vous aurez raison, et sans discuter.

J’ai trop encaissé et je n’encaisse plus.
J’ai trop vu et entendu de choses.
J’ai trop vécu de choses pour ne pas en témoigner.

Dans ce monde où les gens semblent devenir de plus en plus cons
et cachent leur connerie derrière une bonne morale et des principes
aussi foireux que pervers, je ne peux plus laisser passer le truc.
Ce n’est même pas intellectuel
C’est épidermique.
Alors j’écris. Même si c’est inutile, j’écris.
des mots et des tas de mots pour tenter de comprendre le monde
je trouve à peine mon élan, depuis peu.
Je tente mon entreprise d’écrivain souterrain
bizarrement, personne ne trouve cela vraiment sérieux
et mon fils en a marre
et m’en veut.

Je peux rentrer.
Je peux retrouver ma place à la ferme
et être disponible pour lui et tout ça
mais je sais que je n’écrirai plus
– l’agriculture est trop épuisante pour écrire par-dessus –
et je ne parle même pas de finir vieux garçon au milieu des chèvres…
dans un département désert rempli de beaufs, de faux-culs, de consanguins et de bobos à gerber.

Alors t’auras ton Papa, oui,
mais quel genre de papa ?
Mais quel genre de papa as-tu ?

Le genre qui n’a pas eu le temps de devenir un homme avant de devenir père.
Et le timing de nos vies déraille
dois-je attendre que tu sois grand pour vivre ma vie ?
Je l’ai essayé, deux fois.
Ça m’a tué, deux fois.
Pardon Mon Petit.
Si tu savais à quel point je suis désolé
d’être à ce point déchiré.

Durant ce temps, la déesse, elle, a eu un enfant.
Revenue de ses voyages, elle vit à la campagne.
Elle a pris le temps de devenir une belle femme.

Qu’est-ce que je dois faire mon Fils ?
Qu’est-ce que tu ferais Toi ?

et toi ?

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