poème

Mémoires d’un vieil instituteur

Il m’offre un petit verre de rhum passion
s’assoit dans son vieux canapé de cuir
et nous parlons tout en buvant
de tout, de rien
De comment était la Réunion lontan,
au temps des charrettes bœufs et de ses parents
puis nous parlons de l’École
quand lui y était pour la subir
avant d’y être pour la servir.

Contrairement aux gens de ma génération,
il ne m’ennuie pas. C’est même beau de revivre ça
au travers du récit de sa vie.
« Y’a des souvenirs qui marquent
– a-t-il commencé –
Ce petit garçon, je ne me rappelle plus bien son nom
c’était ma première classe de maternelle
il s’est fait fauché un jour par une voiture
mort sur le coup
l’ainé, un petit malbar, un fils, ça compte.
La mère mettra huit ans avant d’être encore mère
le second fut le portrait craché du premier »

Second verre, et première cigarette
Le vieux ne fume quasiment jamais
un peu la pipe, dans le temps, c’est tout

« Je me rappelle cette petite aussi
– à la fin de la classe –
que la mère n’est jamais venue chercher.
J’ai attendu avec elle,
une heure, deux heures
et puis quelqu’un est venu
une voisine
elle m’a raconté :
la mère – elle aussi – s’était faite renverser par une voiture
c’est pour ça qu’elle ne venait pas…
La petite est partie avec la voisine.
Douze ans après, j’ai appris qu’elle était morte de la drogue.
C’est là que j’ai découvert la misère,
en suivant le père dans le deuil
et en voyant la case où elle vivait :
le sol de béton nu fissuré, les vieux rideaux déchirés
et la crasse partout…

Et pour le petit Kenzo,
qui me mettait une pagaille pas possible dans la classe !
Celui-là, fallait le voir faire, des fois je l’aurais étranglé !
Il ne se calmait que dans un seul endroit : mes bras.
Un jour sa mère m’a annoncé que son mari était mort
une voiture, encore.
Décidemment, quand j’y pense, elle en a fait des dégâts celle-là !
Mais la mère a simplement dit à son fils
que son papa s’était perdu, en forêt ou je ne sais quoi.
Un matin, Kenzo est venu me voir dans la cour de récréation
« Monsieur, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de pleurer »
Moi je savais pourquoi
J’ai ouvert mes bras « Allez viens »
Il est venu
Des deux
c’est moi qui ai pleuré
À savoir ce qu’il est devenu ce petit garçon maintenant ?

Peu de temps après,
Une de mes collègues avec qui je ne m’entendais pas
m’a dénoncé pour « attouchements »
– en réalité elle voulait ma place de directeur –
on m’a collé à la retraite anticipée pour éviter le scandale
ça fait vingt ans…

C’était dur mais
Quel beau métier j’ai eu… »

Je le vois partir dans ses souvenirs
ses vieux yeux ne regardent plus rien de solide.
Moi,
je n’ai plus rien à faire là
alors, je me lève, le remercie pour le verre
et m’en vais.

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